La semaine dernière, c’est l’émission qui a fait débat. Diffusée entre deux exploits olympiques, sur la chaîne qui fait tout à ta place (M6 achète ta maison, optimise ton grenier, rhabille ton mari, éduque tes enfants, fait le ménage dans ta cuisine-porcherie, prépare tes pâtes, fait ton dessert, retape ta bagnole, et te trouve une femme si t’es paysan), Rue des Allocs est une intrusion dans un monde que l’on connaît tous par coeur, à moins de vivre sur une autre planète : la misère sociale. C’est dans un quartier d’Amiens, à Saint-Leu, que ça se passe : 40% de chômage, le RSA à tous les étages, de la bière pas chère, des plans débrouille, des restos du coeur, des difficultés d’élocution…Quand M6 va trop loin, caricature à l’extrême et ne fait que copier ce qui existe déjà (Benefits Street, programme anglais diffusé sur Channel 4, avec le même concept), ça donne Rue des Allocs, un titre merdique, qui juge, et qui accouche d’un programme tout pourri, qui ne remplit aucune noble mission, et qui ne sert absolument à rien d’autre qu’à faire du sensationnalisme en montrant des pauvres plutôt que la famille Kardashian.

Filmer du monde, mais ne filmer personne

Ce qui choque le plus à la vue de ce documentaire en quatre parties (quatre !) de 63 minutes (seules les deux premières ont été diffusées, les deux dernières sont dans les tuyaux mais la date est incertaine), c’est la niaiserie de la voix off. Des phrases toutes faites (« la débrouille est vitale pour les habitants du quartier », « sans diplôme, Johnny a renoncé à trouver un emploi », « au coin, Jérôme et David réunissent leurs derniers centimes pour une bière »), des poncifs ridicules, des illustrations pathétiques de la misère ambiante qu’on aurait tous pu écrire nous-mêmes si on avait eu 5 minutes pour improviser la narration sur ces images. L’artisan derrière ce monolithe de condescendance et de voyeurisme, un certain Stéphane Munka, n’y va pas par quatre chemins. On y voit des hommes qui s’expriment comme des enfants de 11 ans, avec un fort accent picard qui mérite mieux, des rues où les chômeurs tiennent les murs en picolant toute la journée, des frigos vides dans des appartements sordides, et on emballe tout ça dans des histoires pleines de pathos, avec la crise de 2008, des dépressions, des divorces, et même un assassinat, tant qu’on y est.

Le gros, l’énorme souci, c’est qu’en allant à la rencontre des protagonistes de ce documentaire, les auteurs n’ont rencontré personne. Ces mecs qui boivent dans la rue, à part les voir de près alors que d’habitude on les voit de loin, on les connaît déjà. Leur histoire, on la connaît déjà aussi, à moins de vivre sur la planète Mars : on le sait qu’ils attendent les allocs, on le sait qu’ils ont eu un accident de la vie, on le sait qu’ils ont du mal à s’en sortir, on le sait qu’ils retirent les 450 euros de leur RSA en une fois à l’ouverture de la banque le jour du versement. Qu’est-ce que vous cherchez à nous montrer ?

La misère de la France, gratos

Rue des Allocs ne montre rien qu’on ne connaît déjà tous. M6 sous-estime le nombre des gens qui ont connu la difficulté financière, directement ou par extension. Comme si les Français ne savaient pas ce que sont les organismes comme Pôle-Emploi ou la CAF, comme si les Français n’avaient jamais vu de pauvres de leur vie. Les gens sont filmés comme les tigres de Sibérie au Zoo de Vincennes, sous leur plus mauvais jour (à vendre des camionnettes sans volant, à jouer au poker en ligne pour gagner 18 centimes avec 6000 euros de dettes, à boire dans la rue en éclusant jusqu’au dernier centime, à se battre dans une cuisine parce que « t’es plus assisté que moi »). Le malaise est profond, au moins autant que l’ennui, parce que le plus grand malheur de tout ça, c’est que la misère de ces gens, au fond, tout le monde s’en fout. On ne va pas aller à Amiens pour les sortir de là. On ne va pas donner un euro de plus pour que Jérôme et David puissent se payer une 8°6. Et d’ailleurs, on ne sera pas pire que les gens qui sont allés les filmer, en ne faisant rien. Tout ce qu’on peut faire, c’est les laisser tranquilles, mais c’est déjà trop tard, le dieu Audimat a livré son verdict : « en Angleterre c’est un carton, il faut faire la même chose ».

Le doc ne donne absolument aucun espoir. Le seul personnage cool c’est Marie-Jo, une femme qui se bat pour s’en sortir et qui remue ciel et terre. Les autres, des alcooliques, des escrocs, des dépressifs en galère, des assistés. C’est en tous cas comme ça qu’ils sont dépeints, et comme ça qu’M6 veut qu’on les regarde, par la lorgnette de nos écrans 4K. Sauf qu’on ne sera pas dupes, et qu’on va éviter de considérer ces personnes aussi maladroitement que les gens qui sont derrière ce documentaire. On va faire ce qu’on aurait toujours dû faire : s’indigner pour la forme, et s’en foutre dans le fond. On a tous nos problèmes, ne nous montrez pas ceux des autres, qui plus est de cette manière sordide qui ne laisse entrevoir aucune porte de sortie, juste de la misère, pour la misère. Condescendant, débile, opportuniste, inutile, ringard, et mal branlé. Zéro.

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