Cela faisait trois ans que Luc Jousse, l’ancien maire de Roquebrune destitué de ses fonctions, avait officiellement maille à partir avec la justice. Un sujet qu’il convient de prendre avec des pincettes, tant les susceptibilités dans la petite ville d’un peu plus de 10 000 habitants sont à vif. Luc Jousse a été sur tous les fronts, pour le meilleur d’après ses soutiens, mais aussi selon ses détracteurs, pour le pire. S’il a remis Roquebrune-sur-Argens sur la carte de France des endroits cools, il a aussi navigué en zig-zag sur des terrains pas toujours très stables, et son esprit d’aventure a fini frustré en plein vol par la justice qui lui a signifié, après un parcours judiciaire d’une lenteur infinie (mais ça, c’est le système), qu’il n’avait plus le droit d’exercer les fonctions de maire, pour un délai de 5 ans. Toute la presse a fait ses choux gras de ses mésaventures. Entre propos mal inspirés sur les Roms, terrain inondable vendu à un entrepreneur niçois, enquête parallèle et pointue menée par ses opposants sur la gestion municipale, documentaires télévisés accablants, cartes de carburant, voitures à 60 000 euros, conseils municipaux houleux, vitupérations citoyennes et mesquineries en tous genres… Essayons de comprendre comment cet homme à la personnalité haute en couleur, affable, intelligent, sympathique, efficace, adoré par beaucoup de monde encore aujourd’hui, a pu se retrouver évincé du fauteuil de premier administré, dans la ville qui l’avait fait roi en 2001, il y a quinze ans déjà.

Les Roms – C’est un peu de là que tout est parti, en tous cas dans l’espace public. Dans une réunion de quartier aux Issambres, le 12 novembre 2013, le maire d’alors avait objectivement dérapé sur le dossier d’un camp de Roms installé sur la commune : « Vous savez ce qu’ils font : ils piquent des câbles électriques et après ils les brûlent pour récupérer le cuivre et ils se sont mis à eux-mêmes le feu dans leurs propres caravanes ! Un gag ! Ce qui est presque dommage, c’est qu’on ait appelé trop tôt les secours ». C’est sorti de son contexte, c’est à bâtons rompus, c’est mesquinement enregistré par un opposant farouche venu guetter le moindre dérapage, c’est tout ce qu’on veut, mais c’est pénalisable. Mediapart s’en fera le relais, avant que VarMatin ne le dévoile également. L’UMP aura vent de cette affaire très rapidement et décidera le 11 décembre d’exclure son poulain, sous l’égide du président local Georges Ginesta qui qualifiera ces propos de « pour le moins regrettables et condamnables sur le plan moral ». 10.000 euros d’amende et une année d’inéligibilité pour provocation à la haine ou à la violence raciales, « pour un trait d’humour » dira son avocat Me Michel Del Rio. Certes, mais quand même.

Josette Mimouni et la Chambre Régionale des Comptes – Josette Mimouni n’avait a priori aucune envie de nuire au maire de Roquebrune. Elle a juste trouvé sa feuille d’imposition un peu tendue, et a voulu en savoir plus auprès de Luc Jousse qui selon elle l’a prise de haut. Alors elle a voulu se renseigner par elle-même, et coup de chance, la finance, c’est son domaine, puisqu’elle occupait avant sa fraîche retraite au soleil un poste de directrice financière à la Mutualité Française. Alors elle a compilé des informations, créé une association (Association Citoyenne de Contribuables Roquebrunois), et transmis tout ce qu’elle avait mis au propre au préfet, ainsi qu’à la Chambre Régionale des Comptes, qui était déjà sur le dos de la municipalité roquebrunoise. C’est en 2013, au mois de mai, soit deux ans plus tard, lorsque ces chiffres sont présentés au Conseil Municipal, que des inimitiés féroces commencent à se faire sentir. L’époque de la haine entre Luc Jousse et Jean-Pierre Serra est révolue, les nouveaux opposants au maire en place n’ont pas déserté la salle du conseil comme leurs prédécesseurs. L’endettement de la ville est très fort (trois fois supérieur à la moyenne des communes de même taille, 3126 euros/habitant contre 1200), et a été multiplié par quatre entre 2006 et 2010. La ville a désormais besoin de 15.5 ans pour se désendetter, contre 6 ans en 2006. La commande publique est jugée défaillante par la CRC, qui souligne le fait que la mise en concurrence lors des appels d’offres est insuffisante, et que les attributions des marchés se font parfois au détriment des finances de la commune. Idem pour les concessions de plages, que la ville laisse pour certaines (3 lots sur 7) tranquillement gérées par des concessionnaires historiques favorisés, ce qui provoque des pertes financières substantielles pour la municipalité. Si l’on ne devait retenir qu’une phrase de ce rapport, ce serait celle-là : « Malgré une tendance à la réduction des charges de fonctionnement et une augmentation de la fiscalité, qui permettent de dégager des ressources propres, le maintien d’un rythme élevé de dépenses d’équipement paraît de plus en plus difficile à assumer. » Bref, Luc Jousse en fait trop, avec trop peu, et les impôts qui augmentent ne suffisent pas, voilà ce que dit la CRC.

Une campagne 2014 dans une ambiance horrible – Si Luc Jousse avait été élu en 2008 avec un peu plus de 64% des voix dès le premier tour, il n’en a pas du tout été de même en 2014, puisque c’est d’une très, très courte tète (moins de 200 voix) que le maire sortant avait été réélu devant son principal opposant, Jean Cayron. L’équipe Cayron avait d’ailleurs à l’époque contesté l’élection. Au cours de la campagne, tous les coups étaient permis, les deux clans se détestant déjà cordialement (même si c’était encore pire en 2008). Luc Jousse et son équipe n’avaient pas eu le triomphe spécialement modeste le soir de la victoire, il faut dire aussi que le combat cette fois-ci n’avait pas été aussi facile. Plusieurs listes se sont opposées, le FN était de la partie, le PS aussi même s’il a essuyé un échec assez fou. Toujours est-il que Luc Jousse avait gagné, possédait une belle majorité avec 24 élus dans son camp sur 33, et pouvait continuer de gérer sa ville. Mais c’est une histoire de voitures et de carburant qui va tout changer.

Du gazole et une Audi – Voilà le petit bout de lorgnette qui a coûté le plus cher à Luc Jousse. La CRC avait mis au jour une histoire d’utilisation abusive de cartes de carburant par le maire, qui aurait mis 147 litres de gasoil dans son véhicule le même jour. La version administrative, c’est que « Dans de nombreuses occasions, les achats de carburant sont, de toute évidence, réalisés à des fins sans rapport avec  des missions précises ou l’intérêt communal. » Par ailleurs, la CRC reproche également au maire de s’être offert un véhicule « de luxe » sur les deniers publics, soit une Audi S4 achetée un peu plus de 60 000 euros, alors que ce n’est pas prévu par les textes. Luc Jousse répondra qu’il a droit à un chauffeur, mais que ça fait quinze ans qu’il se conduit tout seul. Et si la commune s’était engagée, à la réception en bonne et due forme de ce rapport, à mettre en oeuvre au plus vite les recommandations de la Chambre régionale des Comptes, les ennuis pour le maire étaient déjà là : il avait pour la justice détourné des fonds publics. Première instance, appel, pourvoi en cassation rejeté, et le couperet tombe : le 29 juin 2016, la décision du tribunal correctionnel de Draguignan, rendue en juillet 2014 et confirmée par la cour d’appel d’Aix-en-Provence, est appliquée. Cinq ans d’inéligibilité, 20.000 euros d’amende, et le devoir pour le conseil municipal de désigner un autre maire. Ce sera Jean-Paul Ollivier, son adjoint depuis le début, élu par 21 voix contre 12 le mercredi 3 août 2016 à 11 heures.

S’il reste quelques détails à régler, cette décision met fin à une histoire judiciaire où les chiffres peuvent paraître disproportionnés par rapport à tout le barnum médiatique qu’ils ont provoqué. Mais Envoyé Spécial s’en est mêlé, Direct 8 aussi, les opposants de Luc Jousse ont utilisé les mêmes armes que lui : détermination et suite dans les idées. Aujourd’hui la commune n’est plus dans les mains de celui qui l’a dirigée pendant les 15 dernières années, et rien ne dit si la gestion de Jean-Paul Ollivier, aux affaires depuis l’époque d’André Cabasse, va vraiment changer quelque chose. C’est surtout l’absence du personnage Jousse qui va laisser un grand vide dans l’espace médiatique, mais aussi au Conseil Municipal, où il pouvait parfois monopoliser la parole dans un exercice où il avait de la bouteille, c’est le moins qu’on puisse dire. Il reste 4 ans avant les prochaines élections, est-ce que le climat se sera apaisé d’ici là ? C’est probable, puisque celui qui attisait la haine et les rancœurs n’est plus là. Mais son équipe n’est pas partie avec lui, et sans vouloir défaire tout ce qui a été fait, l’opposition garde en tête qu’il y a selon elle bon nombre de choses qui doivent changer. L’affrontement continue, un général est tombé, mais les belligérants sont toujours là.

 

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