Je ne suis pas mort au mois de juillet. Il restait encore à la surface du monde des vivants une ombre un tant soit peu respectée par les fidèles socialistes de l’époque, et par quelques pairs qui ont profité, au temps jadis, de mon aura de belle envergure pour accéder à des responsabilités, qu’ils ont parfois, je dis bien parfois, assumées avec la quantité de conviction qu’exigent les fonctions pour lesquelles ils étaient en place. Et dans le lot, il y en a un qui n’est pas assis à la table des malheureux, maintenant je sais pourquoi. Je comprends son absence relative de tristesse, son manque de sincérité quand il a fallu pleurer ma disparition. Simplement parce que j’estime, moi, qu’il est l’individu le moins sincère de son époque. Vous l’aviez oublié, la spirale médiatico-judiciaire va vous le remettre en plein milieu du cirque pendant quelques semaines, histoire de bien vous rappeler sa tête de premier de la classe surpris en train de se masturber dans un magasin de bricolage (ah non, c’est pas lui, ça, ça c’est au Modem). Jérôme Cahuzac, tes comptes en Suisse, ta propension à bouffer à tous les râteliers, ta faconde si élégante qu’elle en revêt un aspect louche, ta gueule de premier de la classe, et ton procès où, excuse-moi l’expression triviale, tu fais caca sur mon cadavre.

Je ne demande pas à celles et ceux qui ne m’appréciaient pas de mon vivant de m’aimer un peu plus après ma mort. Je ne demande d’ailleurs pas non plus que l’on me ré-investisse d’une mission de guide spirituel, comme si mes grands chantiers politiques comme le RMI ou les dossiers sur l’immigration, le renseignement ou la fiscalité, n’avaient depuis mon époque pas retrouvé quelqu’un d’aussi capable pour les mener à bien. Foutaises, je ne suis pas de retour l’espace de ces quelques lignes pour dénigrer la classe politique d’aujourd’hui, ils ne sont ni meilleurs ni pires que nous, et n’ont plus à se trimbaler, comme les vieux de l’époque, certaines casseroles très encombrantes avec dedans un mélange explosif de résistance et de collaboration, de guerre d’Algérie, d’Ordre Nouveau ou de valises africaines. Mais à la limite, cette politique « à papa », c’était en sous-main, on n’y voyait rien, on s’en doutait mais on croyait encore aux hommes et aux quelques rares femmes du paysage, dont la propension à ne penser qu’à leurs intérêts personnels se savait un peu moins.

Jérôme Cahuzac c’est l’inverse. Il transpire l’appât du gain, il pue le mensonge, il en est gênant d’obséquiosité avec les autorités. Moi, de là où je le regarde, il me donne encore des boutons. Alors quand il évoque à la barre que selon lui, son premier compte en Suisse, c’était pour le financement occulte de ma campagne de 1990, j’ai envie d’arracher un parcmètre à Breteuil, en bas de chez lui, pour lui en mettre des coups sur la tête jusqu’à l’enterrer sous la route. Il accuse des anonymes, avoue des faits prescrits, et se gave comme un canard au mois de novembre, avec de l’argent à ne plus savoir qu’en faire, en attendant que la justice l’oublie, et elle l’oubliera, elle oublie toujours ce genre d’énergumènes. J’en ai plein autour de moi, dans le pensionnat pour anciennes gloires de la politique, là-haut, chez les sages, qui rigolent en voyant leur fils spirituel se débattre avec les lois. Il aurait dû leur demander comment on fait, parce que mes copains de chambrée, eux, sont morts avec les coffres à secrets à peine entrouverts.

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