Cyril Errera est un vrai patron. Historien de formation, enseignant de profession, président d’association de reconstitution, par passion. Remonté sur les cendres des Mondes Normands, le collectif Terre Sainte articule toute son activité autour de la Première Croisade (1096, pour le point de départ). Une période très riche en échanges humains inédits, entre des peuplades issues de milieux radicalement différents, avec des échanges militaires, économiques et religieux jusqu’alors inédits. Mais la reconstitution n’est pas l’évocation, et Terre Sainte met un point d’honneur à respecter le plus fidèlement possible toutes les données d’une époque dont les traces écrites ne sont pas légion, en tous cas sur certains domaines. Un travail de titan dont Cyril est le garant, entre entraînement au combat, déchiffrages de textes traduits péniblement de l’arabe ancien, et confection de matériel le plus authentique possible. Un tour de force.

Parle-nous de Terres Saintes, une association qui s’est reformée sur les cendres d’une ancienne, c’est bien ça ?

Avant c’était « Les mondes Normands », qui s’étaient un peu perdus, on avait arrêté. On a voulu reprendre sur un concept autour des rapports entre l’orient et l’occident, autour de l’époque de la première croisade. C’est une époque qui est peu ou pas reconstituée, alors qu’il y a eu beaucoup d’échanges culturels, économiques et militaires.

C’est difficile de choisir une époque précise et porteuse, dans l’histoire ?

On avait déjà travaillé sur le XIe siècle, donc ça nous facilitait la tâche. Mais travailler sur les vikings et les normands ça se fait déjà beaucoup, donc pour nous c’était finalement moins intéressant. Ce n’était pas un choix par défaut, moi ça me passionne, la comparaison entre les deux cultures, les équipements, les styles de combats, ça m’intéresse plus que d’aligner dix chevaliers équipés pareil !

Tu es passé par la fac d’histoire, ta passion pour l’histoire médiévale est née là-bas ?

J’étais passionné d’histoire antique étant petit, d’ailleurs je fais partie d’une troupe de reconstitution d’hoplites. La première croisade ne me captivait pas spécialement, mais il se trouve que c’est un événement militaire majeur, et que les suites sont très intéressantes, la période des états latins d’orient, les échanges, les contacts, les découvertes. On a des tas de traces, des sources franques, juives, il y a de tout, on peut vraiment avoir de l’information précise.

Comment tu expliques que l’histoire ne soit bien connue que par parcelles ? L’immense majorité des Français ont des grands blancs, le XIe siècle en fait partie, d’ailleurs.

Je pense que ça vient de l’école, je suis prof donc je le sais ! On insiste beaucoup sur certaines périodes, le XIe siècle y a rien, par exemple. Le cinéma y fait beaucoup aussi, puisque sur les croisades il n’y a finalement que Kingdom of Heaven, et encore c’est un peu plus tard. C’est une période qui est un peu stigmatisée, parce qu’elle rappelle les violences entre les cultures, et ça gêne beaucoup plus que les violences entre européens.

Comment se documenter sur des choses aussi anciennes avec autant de précision ?

On a heureusement pas mal de sources iconographiques. On y voit les armures d’écailles, les côtes de mailles. On a par exemple un texte qui nous décrit précisément l’armure arabe, mais pas de représentation. C’est un peu plus compliqué à faire mais c’est possible. Internet nous propose beaucoup de textes arabes traduits, et heureusement, parce que travailler sur ces éléments-là implique de s’intéresser à beaucoup de choses autour.

Il y a une grande partie explication, et ça c’est ton domaine

C’est ce que j’aime faire, effectivement. J’aime bien casser des idées reçues, en présentant des combats réalistes et pas des combats de spectacle, avec les équipements tels qu’ils étaient, les vrais contacts entre les populations, etc. Avec ça on a un bon impact sur le public, ça titille les gens, ils se posent beaucoup de questions. On a aussi  des ateliers, je ne voulais pas une troupe d’animation, je voulais une troupe qui fait de l’histoire.

Justement, vous les côtoyez, les troupes d’animation. Qu’est-ce que tu en penses ?

On se complète, ils ont un rôle à jouer, ce sont eux qui animent les fêtes, l’aspect spectacle est très important. L’histoire au pied de la lettre n’est pas forcément très engageante a priori ! Mais c’est très bien que les deux se côtoient, d’autant plus qu’on peut faire un spectacle de très grande qualité, avec des informations historiques très intéressantes pour le public. Nous on aime côtoyer des gens qui représentent d’autres périodes, juste en face de notre camp ils sont dans le 14e, c’est cool !

Et dans votre temps consacré à l’association, il y a plusieurs aspects, dont le combat.

Pour le côté sportif, oui. Il y a aussi la documentation, la recherche, la fabrication d’équipement, et la fête. Le combat demande des entraînements réguliers, on se réunit une journée complète par mois à Cuers. On s’entraîne, on répare du matériel. Je me suis inspiré de spécialistes comme Gilles Martinez qui prépare un doctorat, ou Brice Lopez le président d’Acta. On a beaucoup de place, on a de la chance. Les fêtes médiévales c’est bien pour rencontrer le public, mais on s’éclate toute l’année, rien qu’avec ces journées d’entraînement !

Terre Sainte recrute ?

Moi je cherche toujours du monde, j’ai toujours plein de projets dans la tête ! Mon budget sert exclusivement à équiper les membres en matériel militaire, le camp ou les ateliers. Plus j’ai du monde, plus je peux présenter des choses, et donc plus c’est intéressant !

Une fois que tu auras fait le tour de la période, tu penses t’orienter vers quoi ?

Je ne sais pas encore, peut-être toujours dans la Terre Sainte mais un peu plus tard dans l’histoire, ou alors glisser vers la Sicile, parce que j’adore cette époque des Rois de Sicile, ce serait peut-être une suite bien choisie, toujours dans cette logique de rapports entre les cultures. C’est d’ailleurs ce qu’on fait avec les Grecs.

Et là ça doit être compliqué de se renseigner !

On a quelques textes, de Xenophon notamment. On a aussi beaucoup de choses sur Alexandre, mais c’est un peu plus tardif. On va travailler sur Alexandre Le Grand l’an prochain avec mon autre troupe, je ne suis pas président, j’y vais juste pour m’éclater.

Tu l’expliques, le succès de ces fêtes médiévales ?

Les gens voient du rêve, les enfants voient des chevaliers et des princesses, des gens costumés littéralement différemment du quotidien. Le cadre ici est génial, en pleine nature, là on est vraiment bien, le public adore ça. L’important c’est la complémentarité, de la reconstitution, de l’évocation, de la musique, du spectacle, c’est dans ce genre d’environnement qu’on peut, nous, faire passer notre message.

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