Karine Catelli n’est pas la présidente des Compagnons des Trois Croix, mais elle est la compagne du chef, le capitaine Jiro. Celle qui se fait appeler Tatan par ses compagnons médiévistes est avant tout une femme talentueuse, jongleuse, comédienne, évocatrice, et très douée pour la communication. C’est elle qui traite avec les petits papiers requis par toute organisation d’événement, et quand il s’agit de rassembler des centaines de chevaliers en armures lourdes dans un champ en plein été, c’est pas évident. D’autant plus que la conjoncture n’est pas franchement favorable aux grandes fêtes en plein air. Heureusement, la passion, l’envie et la force de caractère sont des valeurs qui déplacent des montagnes. Ce sera au pied d’un Rocher millénaire et bien arrimé au sol Roquebrunois que Karine et ses alliés vont vivre des médiévales 2016 ensoleillées (à l’extrême par moment), où l’on va se battre à l’épée lourde, boire de l’hydromel, apprendre à fondre une cloche ou à peindre aux pigments naturels. Le Moyen-Âge en bas de chez vous, c’est tous les deux ans, et c’est un pur bonheur.

Karine, qu’est ce qui se passe pendant les Médiévales de Roquebrune ?

C’est la 8e édition, mais c’est la 16e année puisque c’est une biennale. On retrouve des animations sur deux sites distincts. Autour de la Chapelle St-Roch on a une douzaine de campements entre le 12e et le 14e siècle, à peu près, avec 300 hommes en armes, des femmes en équipement, les camps de vie qui restent là jour et nuit. Ils font des démonstrations de combat, de forge, de mailles, des exhibitions avec un programme bien donné.

Oui car de nos jours et contrairement à l’époque, les gens savent lire…

Ils savaient lire, mais pas tous ! Il y avait des scribes, mais on a progressé. Il y a deux tavernes pour se restaurer selon la thématique médiévale. Les commerçants de la ville jouent le jeu en décorant les rues et les magasins, j’espère que ça sent la paille à tous les coins de rue ! Le site de la chapelle accueille aussi un grand marché médiéval avec de tout, des vêtements, des instruments de musique, des objets, du cuir, pour se faire plaisir, autant les adultes que les enfants. Il y a aussi un autre marché médiéval sur la place Perrin, et ça c’est nouveau, une petite ferme pédagogique dans laquelle les enfants peuvent rentrer pour voir des animaux de très près, ce n’est pas animé par des médiévistes mais ce sont des gens très professionnels qui se déplacent régulièrement pour faire cette animation. On y trouvera l’alimentation, ainsi que des alcools médiévaux comme l’hypocras ou l’hydromel. Et il y aura aussi une exposition de deux artistes médiévistes dans la chapelle, avec Julien, le photographe auteur de l’affiche de cette année, et son ami peintre CémoiPierre, qui fait des choses sublimissimes sur l’univers médiéval qu’il vient de découvrir mais dont il est instantanément tombé amoureux.

Comme toi, finalement, même si c’est plus ancien comme coup de foudre. Parce qu’au départ, les Médiévales, ce n’était pas toi.

J’étais partie prenante, partenaire particulière parce qu’avec la Troupe de comédiens En Plein Cœur on nous avait contactés pour faire la clôture des premières médiévales avec une adaptation de Notre-Dame de Paris, c’était ma fille dans le rôle d’Esméralda, moi je jouais la méchante. Cette belle aventure continue depuis, et elle ne cesse de monter en puissance. Moi je suis manager et secrétaire, le président c’est Jérôme Bouillé, mon compagnon, Jiro de la Sainte-Croix, notre capitaine. On a été marié médiévalement à Fayence l’année dernière, on nous a préparé ça en secret pendant un an.

Le médiévisme, c’est une affaire d’associations qui se connaissent très bien, mais qui sont très éparpillées en France, non ?

Il y a deux pôles, le sud et le nord, en gros. Le Forum du Grand Sud est le point de ralliement Internet qui nous lie, entre Avignon et le bassin méditerranéen, et au-dessus c’est tout de suite le grand nord. C’est difficile de communiquer les uns avec les autres au quotidien, donc on se retrouve sur de très grandes manifestations où l’on est parfois 2000. Certains viennent d’autres pays d’Europe. Même à Roquebrune j’en ai qui viennent de loin, notamment les artisans, il y en a qui sont originaires de Crussol (Ardèche), par exemple. Ces vieux métiers sont rares et ces petites mains sont précieuses pour nos fêtes, elles apportent un cachet incroyable. On a cette année l’immense plaisir d’accueillir un bâtisseur, qui va expliquer comment on construisait une cathédrale à la main et avec des cordes à l’époque. Il est très impliqué dans cet univers-là, et c’est aujourd’hui toujours son métier. On a carréent une allée des vieux métiers, en lisière de forêt, à l’ombre ! Un cordier, un couple de potiers, un peintre aux pigments naturels, un fondeur de cloche qui vient faire une cloche qui restera à Roquebrune je le promets. On va essayer de mettre du baume au coeur aux gens en faisant planer la sérénité et la cohésion, en ce moment on en a besoin.

Comment s’est passée ta rencontre avec cet univers ?

En 2000, lorsqu’on m’a demandé de faire la clôture, à l’époque comme comédienne. J’ai vu des jongleurs et des cracheurs de feu, et je me suis dit « si je touche à ça, je ne m’en sors plus ». Et ça me prend 90% de mon temps libre, aujourd’hui, je jongle avec ma vie privée, c’est une passion dévorante que j’assume pleinement, le médiévisme, je l’ai dans les veines.

C’est un point que tu as en commun avec tous tes compagnons, finalement.

La plupart sont des bénévoles, les combats à l’arme réelle c’est énormément de préparation. Chez nous aux gardiens des trois croix, tous les hommes ou presque sont des combattants, chevaliers templiers hospitaliers. Ils ont une cour féminine autour, des danseurs, des comédiens, des artistes, on a un sellier, une relieuse, un calligraphe, on a vraiment des gens très passionnés qui travaillent le bois, le fer, et des cracheurs de feu. Sauf que cette année ce ne sera pas pour nous, puisqu’on a invité une troupe d’amis qui sont vraiment exceptionnels, les Frères Lumière, qui sont des jongleurs d’un talent gigantesque, ils jouent de la percu, montrent des serpents. Ils partageront d’ailleurs la partie musicale avec les Tritons Ripailleurs, les Frères Jean et les Goliards. Ce sera pour nous une petite frustration de ne pas le faire, mais nos invités sont vraiment exceptionnels, et je saurai me mettre de l’autre côté et profiter.

Vous utilisez toute la ville ?

Tout le site de la chapelle, l’entrée parking est envahie par les marchands et les tavernes, et tout le champ derrière est occupé par les camps de vie, organisés par les associations amies, les Blancs Manteaux, les Griffons Arvernes, le Collectif Terres Saintes, la Terra Miramaris, les chevaliers de l’Ordre Noir qui vient du Tarn, etc…On est très sollicité quand on est médiéviste, c’est tous les weekends pendant les beaux jours, d’avril à octobre on se déplace partout.

Comment tu expliques que ces fêtes marchent aussi bien ?

Parce que dans les livres d’histoire c’est parfois assez pénible, barbant. On travaille avec les facs, avec les écoles, même avec les maternelles et les crèches, on fait des animations chaque fois qu’on le peut. On est des évocateurs, moins pointus que des reconstituteurs, mais on reste des gens qui en quelque sorte « sortent des livres », on apporte un côté tactile et visuel. On essaie de se coller au mieux aux vérités de l’époque, on consulte les livres avec des historiens, on échange beaucoup avec des pros, on sait dire qu’on sait pas. On arbore des tenues qui sont typiques du 13e siècle, qui sont fidèles aux écritures et aux images qui sont issues de sources sûres. Il y a des gravures, des peintures, des tentures, on colle à tout ça au plus près. On forge des armes, on en trouve chez des marchands à qui on fait confiance, on fabrique nous-mêmes nos écus parce qu’il y en a beaucoup. Comme en plus les combats chez nous sont à l’instinct…La troupe s’entraîne toutes les semaines, tous les mercredis soirs, deux heures et demie d’entraînement avec les combattants.

Et ça se passe où ?

Et bien depuis peu, on s’est retrouvés à la salle Salvagno, place de la Poste, c’est un peu petit, et ça fait beaucoup de bruit ! Mais ils en veulent comme des dingues, si elle n’est pas libre ils vont dans un champ et s’entraînent à la lumière des véhicules, en plein hiver. Ils se battent dans tous les sens du terme, c’est beaucoup de complicité, c’est souvent des binômes. Les gens avec qui on travaille qui viennent d’autres associations sont aussi consciencieux, sur les règles de sécurité, le professionnalisme, on a passé des nuits entières aux Urgence,s on sait ce que c’est. C’est une activité sportive, quand on fait du combat ou qu’on jongle avec du feu, c’est dangereux.

Organiser une chose pareille trois semaines après Nice, ça a dû être compliqué.

J’étais quasiment au bout, et on a pris ça de plein fouet. On a toujours peur de la météo, on a réglé beaucoup de problèmes lors des quatre ou cinq dernières semaines, mais là ça a été le coup de massue. Déjà, ça a perturbé beaucoup de monde, et ça a mis une ambiance très particulière. La Police Municipale, la préfecture, la mairie, il a fallu qu’on compose avec beaucoup de nouvelles informations, notamment sur le plan sécuritaire.

Et malgré toute cette préparation, tu continuais à aller aux autres fêtes médiévales avec la troupe ?

Oui, sauf celle du 15 juillet à la frontière italienne. On a levé le pied le weekend dernier, mais c’est tout.

Il y a une concurrence avec les Arcs ?

On s’arrange, on est en biennale, déjà. On s’appelle, on organise le calendrier médiéviste au mieux. On ne fait pas toujours comme on veut, mais on compose au mieux.

Aux médiévales, on apprend des choses ?

Énormément ! Non seulement on les apprend, mais on ne les oublie pas ! Ici les gens suivent, reviennent, se souviennent, posent des tas de questions. Ils se souviennent de tout, les ordres, les codes couleur, c’est impressionnant !

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