Et c’est Lance Armstrong qui l’a tué. Ou peut-être que c’est Miguel Indurain. En tous cas c’est sûr, le vélo de papa c’est fini. Avec un Tour de France qui livre chaque année son verdict avant d’avoir commencé (Froome, la team Sky qui roule en rang militaire, les adversaires qui explosent les uns après les autres), la seule chose qu’on attend pour qu’il y ait un peu de sel, ce sont des victoires d’étapes françaises, et des défaillances, ou des chutes. Ou des faits de course, mais même quand le maillot jaune se prend les pédales dans le tapis, on le repêche pour des raisons qui échappent à tous les amoureux de la petite reine. Comment a-t-on fini par s’ennuyer à mourir en regardant la plus belle épreuve sportive du monde ? Comment cette idée sublime d’Henri Desgrange est-elle tombée entre les mains des grandes corporations ? Comment le suspense a-t-il laissé place à la lente agonie du spectateur ? Le point en quatre…points.

1 – L’oreillette

« Attention, ça démarre devant, tu es à 182 pulsations/minute, tu peux augmenter légèrement ta fréquence de pédalage avec le développement de ton braquet compte tenu de l’inclinaison de la pente, 6,7% sur encore 212 mètres ». L’oreillette a bousillé le cyclisme d’instinct. Aujourd’hui, les coureurs sont constamment reliés les uns aux autres, avec des directeurs sportifs qui ne sont plus des mecs énervés qui encouragent leurs coureurs, mais des catalyseurs de données qui examinent la course en temps réel pour adapter la stratégie minute après minute. C’est avec ces informations aussi pointues que les équipes de sprinteurs rattrapent tous les jours les échappés à moins de 5 km de l’arrivée. C’est aussi avec ces données que les démarrages en côté se décident à la seconde près. Quand il fallait à Hinault ou à Merckx un instinct de tueur, ou à Leblanc un instinct de survie, il suffit à Chris Froome d’être le plus fort et d’attendre que son directeur sportif Nicolas Portal lui dise à quel moment attaquer. Et si c’est relativement transparent pour celui qui observe la course, à la lumière du fonctionnement des oreillettes, on comprend beaucoup mieux pourquoi tout est stéréotypé, et pourquoi le scénario de chaque jour de course se ressemble. Comme en plus il paraît qu’elles sont essentielles pour la sécurité, on n’est pas près de s’en débarrasser.

2 – L’ultra-spécialisation

Au temps jadis, un sprinteur savait rouler, un rouleur savait grimper, et un grimpeur très motivé pouvait rouler un peu. Aujourd’hui, tout ça c’est fini. Les sprinteurs sont des cyclistes de 80 kilos qui appuient sur les pédales comme s’ils étaient 7 sur le vélo, et calent en montagne dès qu’ils aperçoivent le panneau qui annoncent le début du premier col. Seuls les plus versatiles, comme Peter Sagan, moins rapide que Kittel ou Cavendish, arrivent à figurer correctement jusqu’au bout. Pour les autres, quand ce n’est pas le syndrome Cipollini (autant d’abandons que de participations), c’est en galérant chaque jour à une demi-heure de la tête de course que ça se passe. La contrepartie, c’est qu’il n’y a plus aucune latitude lors des étapes de plat. Les équipes de sprinteurs sont totalement dédiées à leur leader, et seuls quatre ou cinq spécialistes peuvent boucler en tête des étapes inregardables de 220 bornes plates comme des lacs salés. Trois heures de direct, un protocole et un vélo-club pour quinze secondes de suspense, ça fait beaucoup. Les Colombiens et quelques Espagnols ont aussi créé le phénomène du grimpeur spécialiste, sorte de dérive de Bahamontes. Avec des types comme Fernando Escartin, Jose Maria Jimenez ou Joseba Beloki, qui sont un peu les ascendants de Nairo Quintana aujourd’hui, des mecs à la rue en contre-la-montre mais très à l’aise dans les pentes à 12%. Des coureur qui brillent sur une étape ou deux, mais qui prennent un quart d’heure dans la tête un jour ou l’autre. Le phénomène s’est un peu réduit aujourd’hui, puisque depuis Indurain et ses gifles monumentales sur les chronos, les grimpeurs ont compris qu’il fallait aussi rouler vite en solitaire. Demandez à Chiapucci…

3 – Le dopage

Evidemment, comment passer à côté ? Le dopage a ruiné la réputation du cyclisme depuis l’affaire Festina en 1998. Et si l’on fait le bilan de ces 18 dernières années, on constate que la situation s’est certes apaisée en surface, mais dans les coulisses, ça brasse sévère. Des cadors comme Alberto Contador, Ivan Basso, Floyd Landis, sont tombés de leur piédestal. Et puis Lance Armstrong, que dire…la plus grande escroquerie de l’histoire du sport ? Sûrement. Mieux dopé que les autres ? Plus fort ? Probablement les deux, mais là n’est pas le débat. Ses sept ans de domination outrancière sont devenus sept lignes de palmarès vides, et la seule chose qui avait jusqu’ici empêché le Tour d’avoir un vainqueur, c’était une guerre mondiale. Merci, mec.

4 -Les Gagne-petits

On ne défend pas une cinquième place…ah, si. C’est en défendant des intérêts contradictoires que les équipes du Tour De France court-circuitent la course. Quand le 5e met en route ses co-équipiers pour combler l’écart sur le 3e parti devant, le premier ne fait rien. Et il reste premier. Le souci, c’est qu’il y a bel et bien un intérêt à finir 5e du tour de France, sur le plan financier, pour le coureur mais aussi pour sa team. Alors que tout le monde se fout complètement de savoir que machin va terminer 4e ou 5e, même le podium. On ne se souvient que du vainqueur. Mais ça tombe bien, en général on le connaît avant que ça démarre.  Citons une phrase mythique de Laurent Fignon : « Pour gagner le Tour, si je ne m’abuse, à un moment donné, il faut attaquer ». Miguel Indurain a gagné cinq fois, sans jamais gagner d’étape en ligne (en fait, si, une, mais en 1989).

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