Jean-François Cheppio est le directeur de la partie ESAT (Etablissement et service d’aide par le travail) du Bercail. Il en est surtout l’éminence grise, celui qui est entre ces multiples murs depuis la fondation de l’institution en 1984. Le public, le rôle, les missions du Bercail, il les connaît par cœur. Et il a la fibre sociale ancrée dans la chair. Pour faire un tour d’horizon de l’ADN de cet établissement si spécial situé en face du domaine des Escaravatiers à Puget, il fallait bien un long entretien, en deux parties, avec cet homme qui donne beaucoup et depuis longtemps pour lutter contre ce fléau qui ne guérit pas. Du cas particulier du Bercail à la situation générale du handicap en France, la problématique des aidants, du travail, de l’intégration sociale, nous avons essayé de balayer l’ensemble du spectre pour en apprendre un peu plus sur ce monde un peu caché, hélas par conformisme, alors que le handicap fait partie de notre monde, et qu’il faut le connaître pour l’accepter, le combattre, et vivre avec. Ou â côté.

Jean-François, qu’est-ce qu’un ESAT ?

C’est un établissement d’accueil dont la mission est d’accompagner des personnes handicapées dans le cadre de l’univers professionnel. Avant on appelait ça les CAT. On y accueille des personnes handicapées mentales, avec des troubles cognitifs ou des déficiences intellectuelles. Mais c’est devenu avec le temps un sujet beaucoup plus complexe. Depuis quelques années on accueille aussi des personnes souffrant de handicap psychique, et c’est très différent. Alors il y a tout un dispositif d’orientation, des commissions, la Maison Départementale des Personnes Handicapées, un établissement connu du grand public. Ce secteur est qualifié de milieu de travail protégé. Et autour du projet de vie des personnes qui travaillent ici, il y a aussi toute une dimension qui touche aussi au logement.

Est-ce que vous pouvez nous faire la distinction claire entre les termes ESAT et ADAPEI ?

L’Adapei est l’association gestionnaire, la structure associative juridique avec une vocation départementale, qui a été créée par des parents depuis 50 ans. Elle gère sur le territoire tout un volet de services différents, des services d’accueil d’enfants, d’adultes, pour les personnes vieillissantes ou poly-handicapées, et dans le lot, les ESAT. Des ESAT, qui sont donc regroupées sous ce sigle, il en existe 1400 en France, et l’Adapei les gère chez nous.

Il y a d’autres ESAT dans la région ?

Il y en a 70 dans la région, pour 7000 places en région Paca. Le plus proche est à Fréjus et dispose du restaurant pédagogique le Crystal, juste à la sortie de la Gabelle. C’est l’ESAT des Mimosas. Ils ont comme nous des activités liées à l’environnement et aux espaces verts, c’est à peine plus petit que chez nous. Ici, il y a des gens qui sont là depuis le début en 1984, des jeunes arrivées, nous sommes très liés avec des structures pour les jeunes comme les Instituts Médicaux Éducatifs (IME, ndlr), des établissements spécialisés dans l’adolescence et les jeunes adultes, qui sont gérés par ces structures en amont de l’ESAT.

Comment on intègre, justement, un élément qui vient travailler ici ?

Pour la partie ESAT, il faut passer par une commission départementale, soit par elles-mêmes soit par le biais des professionnels qui souvent les accompagnent déjà. Leur situation est évaluée par une équipe technique de la MDPH, qui étudie leurs attentes, et selon leurs capacités, elles obtiennent des orientations en ESAT. C’est là que leurs candidatures nous sont exposées, hélas dans un univers un peu tendu, puisque dans le Var vous avez 1300 places déjà installées, et 1300 personnes en attente pour y entrer. Nos établissements sont des endroits où l’on s’engage dans la durée, il y a assez peu de marge de manœuvre, c’est pas une école, avec une date de sortie qu’on connaît à l’avance. On fait des carrières longues, en ESAT, et ces carrières figent un peu le système, il y a un blocage pour les personnes en attente.

Ça veut dire qu’on ne se réinsère jamais dans le marché « classique » du travail ?

Depuis peu si, mais très à la marge. Jusqu’à présent la structure d’accompagnement c’étaient les ateliers professionnels gérés par les ESAT qui proposaient des prestations de service ou qui vendaient des biens, ici par exemple on gère un restaurant, une blanchisserie et un domaine viticole. Nous avons créé un service insertion dont l’ambition est de favoriser le rapprochement avec le milieu ordinaire du travail, avec des stages de « mise à disposition », voire avec des sorties du dispositif ESAT. Aujourd’hui, il y a 1% des personnes qui sortent du système ESAT pour rejoindre le monde professionnel classique, c’est très très peu. Il y a aussi de plus en plus de détachements d’ESAT, avec des unités d’ESAT directement rattachées au entreprises. Par exemple, le Crédit Agricole le fait à Draguignan dans son siège régional, avec des directeurs d’ateliers qui sont aussi des encadrants techniques qui animent un atelier dans l’entreprise. Ce sont des formes nouvelles d’accompagnement, avec l’ESAT qui se déplace dans l’entreprise, ou des personnes mises à disposition individuellement.

Comment fait-on pour encadrer ce personnel un peu particulier ?

L’organisation de l’accompagnement relève historiquement de l’éducation spécialisée. Selon l’objet de l’accompagnement, hébergement, soin, ou en l’occurrence, le travail, c’est différent. Ici, on a des moniteurs spécialisés, qui mettent en oeuvre l’encadrement technique, la formation, mais qui doivent aussi assurer la production de repas, de raisin pour la vigne, etc. Ils ont un double rôle de tuteur d’encadrement et de régulation, parce que les difficultés d’ordre comportemental ou psychotique existent. Il y a une problématique émotionnelle très forte, et les encadrer c’est un métier à part entière. Pour la partie hébergement, c’est plutôt le profil moniteur-éducateur. Et pour la Maison d’Accueil Spécialisée (ou MAS, ndlr), qui accueille aussi sur le site du Bercail les personnes polyhandicapées, là on est plutôt sur le profil des aides-soignants, psycho-motriciens. Cette MAS existe depuis 2012, c’est comme un Ehpad, mais qui gère le handicap très lourd. Au bercail on a trois publics, des cas légers aux cas très lourds. On a aussi des gens qui bénéficient d’activités éducatives et du soutien au quotidien, mais qui ne sont pas en capacité de travailler. Certains travailleurs de l’ESAT vivent en autonomie, pas forcément au foyer, parfois dans leurs familles. On est vraiment du « sur-mesure », en lien avec les capacités des personnes, leur autonomie, leur besoin d’accompagnement, d’aide psychologique, on a des assistantes sociales, c’est très polyvalent.

C’est du cas par cas qui est forcément très compliqué !

C’est traité dans un ensemble collectif malgré tout, la France s’illustre par le caractère très institutionnalisé de notre public. Et ça fait débat, l’Europe du Nord privilégie l’aide à domicile, par exemple.Nous on a une tradition hospitalière, on met en oeuvre des moyens collectifs.

Est-ce que l’ESAT est considéré comme un Graal à atteindre, pour ceux qui déposent un dossier ?

Je vais nuancer en disant que c’est le Graal, mais plutôt pour les proches. Ils gèrent du handicap depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, il ne se réduit pas par une intervention médicale, il est là toute la vie. Et quand on obtient une place dans un établissement, c’est merveilleux. Nous, on met même en place des accompagnements pour les aidants. Ici, depuis peu, et même si ça reste marginal, on doit faire face à l’autisme. On a un dispositif expérimental, on appelle ça « le centre de répit », on accueille les malades pour permettre aux parents de se ressourcer. Le débat, c’est de soutenir tout l’environnement.

Le public du Bercail est très proche des familles ?

On accueille des personnes qui ont parfois un environnement proche très distant. Les établissements se substituent parfois aux familles, mais la complexité des situations nous renvoie parfois au fait de gérer des problèmes de gens qui ne sont pas ici, mais qui sont isolés. Le handicap revêt tellement de facettes…C’est lié à l’origine du handicap, mais aussi à la situation des personnes, à la culture d’un pays, etc…

 

 

 

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