David Berthiaud, Gilles Priarone. Ils sont tous les deux enseignants, tous les deux impliqués à fond, et ils ont tous les deux une vision claire de ce qu’est l’école primaire en 2016. Parce qu’ils ont l’expérience, parce qu’ils sont tous les jours sur le terrain, et parce qu’ils sont dans ce qu’on pourrait appeler une école tout ce qu’il y a de plus « normale », celle de la Bouverie, à Roquebrune. Un quartier où la mixité sociale est presque « exemplaire », puisque les grandes villas côtoient les logements sociaux, les ouvriers achètent leur pain au même endroit que les travailleurs indépendants qui réussissent, et les Porsche Cayenne se garent sur les mêmes parkings que les Renault Express de 1988. Un endroit où il fait théoriquement bon vivre, et où la délinquance ne ternit pas trop le quotidien. La campagne, mais pas trop. Bref, un endroit comme il en existe des milliers d’autres en France, où on n’est ni dans un cocon doré, ni dans un quartier à l’abandon. C’était sûrement l’endroit parfait pour aller poser plein de questions, qui se résument en une seule : l’école, c’est toujours la même qu’il y a vingt ans ? Le directeur et l’un de ses plus anciens collègues ont prolongé l’étude pour répondre à votre serviteur.

David, c’est quoi le rôle d’un directeur dans une école primaire ?

La plupart des directeurs ont une classe, mais quand l’école atteint 14 classes, à peu près 350 élèves, le directeur devient déchargé, un jour de classe par semaine, ou la demi-décharge, et donc la décharge totale et c’est mon cas puisqu’ici à la Bouverie on a 15 classes depuis cette année, je suis directeur à 100 %. Mon rôle c’est de m’occuper de tout ce qui est administratif, les relations avec l’extérieur, la municipalité, les parents, les partenaires associatifs. Tous les documents passent par moi. On inscrit et on radie les enfants, on prépare les conseils d’école, le périscolaire aussi, les garderies, les sorties, la coopérative. Et puis auprès des enseignants on a aussi beaucoup de travail.

C’est à dire ?

On leur transmet tout ce qui vient d’en haut, inspection d’académie, inspection de l’éducation nationale dont dépend la circonscription et ministère, qui nous adressent leurs commandes. On prépare avec les enseignants les conseils des maîtres et les conseils de cycles. On est la courroie de transmission descendante et on est aussi chargés de leur faire remonter l’information et les résultats.

Gilles, potentiellement, le directeur pourrait être un ennemi !

Potentiellement, mais non. Finalement, c’est très compliqué d’animer une équipe pédagogique, c’est un boulot à plein temps. Les directeurs qui ne sont pas déchargés et qui continuent à mener de front leur tâche de directeur et la classe, c’est vraiment dur.

C’était votre cas avant, David. Ça vous manque ?

Très sincèrement je n’ai pas le temps d’y penser. J’arrive très tôt, juste après Gilles qui arrive souvent avant 7h du matin. On fait des journées continues. J’essaie de ne pas me contenter de faire simplement l’administratif. J’essaie d’apporter un supplément d’âme à ma fonction, je garde la porte de mon bureau ouverte, je reçois les élèves, j’anime des ateliers pour décharger un peu les collègues, en lecture et écriture. Je m’implique, j’encourage les collègues.

G : Il y a aussi un gros travail de réunions, de concertation, selon un calendrier administratif assez strict. C’est lui qui prépare tout ça et on en tire un travail efficace, parce qu’elles sont préparées. Certains directeurs font ce travail en amont, d’autres un peu moins.

D : La grosse évolution depuis quelques années, ce sont les contraintes qui viennent d’en haut. Je dois recevoir une centaine de mails par jour, dont la moitié vient de l’inspection. Et je dois faire un tri, je ne peux pas proposer tout ça aux enseignants d’un bloc, sans les accompagner, parce qu’on n’irait nulle-pat. C’est à ça que servent les réunions, séparer le concret de ce qui sert un peu moins. Le pire pour les enseignants, ce serait de se réunir pour rien, de ne pas respecter l’ordre du jour. On sait ce qu’on doit faire, on essaie toujours de ne pas discuter pour rien. Nos 108 heures de réunion annuelles, on travaille pour en faire quelque chose de constructif. Par exemple, si on prépare un concours d’orthographe, les mails circulent entre les collègues pendant toute la semaine, et on trouve rapidement un consensus. Réunir 20 adultes, enseignants, avec des personnalités très fortes parce qu’ici les enseignants restent longtemps, ça peut vite dégénérer !

C’est propre aux écoles de village ?

D : C’est en tous cas comme ça ici. On passe d’année en année par des enseignants aux identités fortes, si certains n’ont pas de caveau familial ils peuvent être enterrés sous leur classe (rires) ! Mais le bilan c’est qu’on a des élèves qui ont 16 de moyenne générale en 6e, c’est qu’ils sont bien préparés. Mais j’imagine assez mal M. Priarone prendre un CP et materner des petits.

G : C’est un rapport différent, plus dans l’affectif. On peut le faire avec des grands mais c’est plus difficile. Moi je trouve toujours que ça ne va pas assez vite, même des grands !

Gilles tu es enseignant depuis 1989, donc tu as assisté à pas mal de mutations de ton métier. A-t-il changé tant que ça ?

G :Au niveau du contenu un petit peu mais je ne pense pas tant que ça. Au niveau des fondamentaux, des mathématiques et du Français on rajoute et on enlève des petites choses selon les programmes. Là où ça évolue un peu plus ce sont les disciplines comme l’histoire, la géographie ou les sciences, où l’on s’oriente de plus en plus vers des savoir-faire, de la lecture, la compréhension de certains documents diversifiés, plus que vers la connaissance pure et dure. Ce qui a le plus évolué, c’est que l’école doit aujourd’hui transmettre aux enfants des valeurs en plus des savoirs, former les citoyens de demain, la vie en collectivité. On le faisait déjà, mais c’est de plus en plus au premier plan.

D : Avant cette partie était vraiment réservée aux familles. Il y avait assez peu d’élèves qui étaient issus de noyaux familiaux qui dysfonctionnaient. C’était marginal, maintenant ça devient plus présent, et c’est à nous de prendre les choses en mains. C’est perturbant pour les anciens, d’autant que ces notions sont aujourd’hui intégrées aux missions de l’éducation nationale. Les relations entre les enfants et leurs familles sont aujourd’hui différentes. Et aujourd’hui il y a une sorte de défiance à l’égard de l’école.

Pourquoi donc ?

D : Parce qu’aujourd’hui l’école ne permet plus, dans les grandes largeurs, d’avoir un travail garanti. Autrefois c’était une assurance, l’école, plus maintenant. La faute à qui, je ne sais pas. Et puis il y  a cet affrontement entre public et privé.

G : C’est pour cela qu’on donne à l’école cette mission éducative, le savoir être. On est dans un lieu où l’on essaie de faire des enfants des individus éloignés du racisme, qui distinguent l’intérêt commun de l’intérêt général, etc. La société évolue elle aussi, on voit les fanatismes et les intégrismes monter autour de nous. Les nouveaux programmes prennent en compte l’explication de ces mécanismes.

D : Il faut énormément de temps disponible pour préparer tout ça. Il y a beaucoup de liens de confiance qui ont été rompus avec le temps entre les parents et les enseignants, entre les enseignants et la hiérarchie aussi. Autrefois, on laissait travailler les enseignants comme ils le voulaient, ils avaient leur concours, on leur faisait confiance, c’était valorisant. Le contrôle est plus poussé aujourd’hui, on remplit beaucoup de documents, on doit se débrouiller avec des commissions qui se mettent d’accord d’un côté, mais pas de l’autre. Les enseignants doivent être en confiance et ils feront du bon travail. Hélas je pense que certains enseignants qui sont effectivement moins compétents sont protégés, au détriment de ceux qui font bien leur métier. Quand on a repéré un enseignant qui fait bien son travail, lâchons la bride.

MINOLTA DIGITAL CAMERA

MINOLTA DIGITAL CAMERA

Cela dit le concours est difficile, non ?

D : On recrute à un niveau qui n’est pas toujours très élevé, la crise des vocations est derrière nous. On recrute à bac + 5 mais ce n’est pas un métier attractif, financièrement parlant.

Concrètement un enseignant en fin de carrière, en école primaire, il gagne combien ?

G : Attends je regarde…2564 net à payer, en hors classe. C’est en fonction de la note pédagogique et de l’ancienneté.

D : Ce sont des salaires très rarement atteints par des enseignants du premier degré, d’autant que ce salaire est calculé sur 10 mois. Et pour calculer le salaire d’un enseignant, il y a des grilles en pagaille, des zones géographiques, c’est très complexe. Il y a des légendes, mais un fonctionnaire de catégorie A gagne plus qu’un enseignant.

Parlons du racisme…Quand nous, jeunes adultes d’aujourd’hui, étions petits, on n’avait pas de problèmes avec le racisme. On avait des copains noirs et arabes, et aucun problème avec ça. Les choses ont changé ?

G : On parle de ça toute la journée dans les médias, le racisme, l’antisémitisme. On monte en épingle des choses qui ne le mériteraient pas. Et ça tourne en boucle, donc on en parle dans les familles, avec un certain discours sur lequel on n’a aucun contrôle et les enfants ne sont pas sourds. Internet est rentré dans la partie, les enfants ont aussi leur réseau, ils échangent des choses, et se font une image de ces choses-là à l’échelle d’un enfant, en l’occurrence mes élèves ont dix ans. Et mon rôle c’est de leur donner les moyens de comprendre ce qu’ils entendent et voient, et de capter que les comportements extrêmes ou mauvais qu’ils voient en boucle dans les médias sont souvent marginaux et n’ont pas lieu d’être.

Et les enfants sont devenus racistes entre eux ?

G : Il peut y avoir des réflexions…C’est pas tous les jours, mais les enfants sont au courant de certaines choses, qu’ils réinvestissent, pas toujours dans le bon contexte mais la vie « civile » ressort à l’école.

D : La première fois qu’un enfant blanc voit un enfant noir, il est parfois un peu surpris, mais ça s’arrête là !

Il posent beaucoup de questions à ce sujet ?

G : Quand on fait de l’Education Morale et Civique, oui. J’avais monté un atelier sur les attentats du 11 septembre, il a fallu leur expliquer ce qu’était une croyance, d’ailleurs le thème c’était « croire ou ne pas croire ». Expliquer qu’ils pouvaient croire ou ne pas croire ce qu’ils voulaient, que les croyances différentes n’étaient pas pour autant mauvaises, etc. Ce type de séquences sont importantes, parce qu’ils peuvent mieux comprendre ce qu’ils entendent dans les médias. Et même si on débouche parfois sur du vocabulaire compliqué, ça les intéresse, donc ils s’en rappellent.

D : L’information n’est plus triée comme avant. C’était abusif avant avec la télévision d’état, mais aujourd’hui le flux est permanent, et les familles peinent à trier ça pour leurs enfants. Tout se noie dans une mélasse d’informations, et l’éducation nationale essaie de réagir à ce problème de société, en inventant l’éducation aux médias. Est-ce qu’on peut vraiment faire quelque chose ? En tous cas les enfants sont demandeurs.

G : Ils aiment en parler et quand on leur donne les bonnes représentations, ils sont contents d’apprendre quelque chose. Les enfants font toujours confiance à l’enseignant.

D : Les filous un peu moins, ils se glissent dans les brèches. Je crois que les parents doivent continuer à dire à leurs enfants que leur instituteur a raison, quitte à aller le voir après pour discuter s’il y a un désaccord. L’enfant peut se construire sur un modèle bancal.

img_2069

Toi qui reçois les parents souvent, le rapport avec eux a changé ?

D : Complètement, aujourd’hui ils viennent au portail très facilement, se plaindre de broutilles, remettre en cause la parole de l’enseignant. Il faut que je garde ma lucidité, pour ne pas créer de clivages, et mettre les enseignants et les parents en relation. Je ne suis pas un supérieur hiérarchique, moi, je suis un collègue déchargé.

G : Le directeur est dans un rôle très compliqué.

Question directe : on dit tout le temps que les petits français ne savent plus lire : vrai ou faux ?

G : Au niveau de la lecture, il y a le déchiffrage et la compréhension, on a besoin des deux. En 6e, il y a des enfants qui ont parfois l’un des deux problèmes, parfois les deux. Et effectivement, ils ne savent pas tous lire. Avant, il y avait des filières, il n’y avait pas de collège unique, on avait des 6e construites par niveau, on avait des sections techniques, des filières adaptées. Ces sections ont besoin d’enseignants volontaires dans les collèges, de budgets, il y a beaucoup de choses qu’on ne fait plus pour des problèmes d’argent. On se retrouve avec des classes très hétérogènes, avec des enfants qui traînent des problèmes depuis l’école primaire. C’est comme ça que le collège est aussi un lieu où les élèves ont parfois des retards importants, qui se creusent avec le temps.

D : Le collège unique est l’une des problématiques du moment. L’orientation est retardée le plus tard possible, la filière générale n’est pas adaptée à tout le monde. Et le critère de sélection, en ce moment, c’est le statut social des parents, très souvent. La reproduction sociale est forte, et c’est très cruel parce que l’école qui devait permettre à tout le monde d’avoir les mêmes chances dans la vie, a échoué sur ce terrain. Cet échec, d’ailleurs, ne fait plus peur aux enfants. On est dans l’évaluation positive, on a des difficultés à les tirer vers le haut. Les missions ont changé : la transmission, c’était l’axe principal. Aujourd’hui les contenus sont plus diversifiés, on veut éveiller les citoyens, et tous ça, ça prend plus de temps que de faire simplement des lecteurs.

G : Le volume de traces écrites diminue. Il faut simplement un cadre pour que ces activités d’écriture soient profitables.

D : Mon conseil à tous les enseignants, c’est « chaque année, souvenez-vous de ce qui vous a fait rentrer dans ce métier ». Gilles, son job, il le voit toujours de la même façon, arrête-moi si je me trompe : maîtrise du langage, de l’écrit, des mathématiques, et passer sur les « saucisses » qu’on nous sort.

On fait toujours des maths et du français le matin, puis des sciences humaines l’après-midi ?

G : dans ma classe en tous cas c’est toujours pareil. Les élèves n’ont pas trop changé…Mais pour mettre la classe en route chaque année, j’ai besoin d’appuyer un peu plus. Mais il y a tellement de choses à faire, de nouvelles démarches à mettre en route, on passe moins de temps sur certaines choses essentielles.

L’école rate certaines de ces missions principales ?

D : On pourrait recentrer un peu.

G : Le problème c’est que la répétition ça fonctionne, on le sait depuis toujours mais il n’y a que ça, l’entraînement. Et ça prend du temps. Les bons élèves qui n’ont pas de difficultés, peu d’entraînement leur suffit. Mais les autres ont besoin de systématisation, d’apprendre les ficelles, de temps.

D : Un élève d’aujourd’hui a un champ des possibles plus large qu’avant, mais si ce qu’il sait, il le sait moins bien, est-ce que ça lui sert à quelque chose ?

Et les jeux, les rapports entre eux, tout ça a-t-il changé ?

D : Aujourd’hui la mode des billes s’est brutalement arrêté parce qu’il y a eu une « sorte » de débordement (sourires), les portables pour ceux qui en ont, sont cachés dans les cartables, éteints. Les footballeurs, les chamailleries entre filles, les cartes de foot, c’est toujours pareil.

Et la disparité sociale, dans une petite école comme ici, elle existe ?

D : Les gens ne se mélangent pas. C’est très identifié, les quartiers, sur la Bouverie. Les gens ont même eu peur, je pense, que le Cœur de la Bouverie soit une sorte de ghetto, je l’ai entendu, à l’époque !

G : Et ça, on ne le ressent pas chez les enfants. La classe est un groupe, point.

Et les enseignants plus jeunes sont ils vraiment différents des anciens ?

G : Moi je me sentais différent de certains quand j’ai commencé, mais pas de tous. Les jeunes enseignants ont les mêmes préoccupations, mais ils n’usent pas des mêmes moyens pour atteindre leurs objectifs. On se fait facilement un monde de certain trucs quand on est jeune, par exemple quand on prépare des séquences, on essaie de tout explorer en passant parfois à côté de l’essentiel, avec l’expérience on va plus vite dans la bonne direction.

D : J’ai vu arriver à une époque des enseignants dans l’optique de travailler peu, on va dire, et ils ont vite déchanté. Quand on n’a rien préparé devant 30 gamins, c’est la catastrophe. Mais aujourd’hui, il y a aussi des jeunes rompus à l’informatique, qui sont très efficaces, discrets, qui vont droit à l’essentiel. Ils échangent peut-être un peu moins, on communique plus par mail qu’en réunion, mais ils travaillent vite et bien.

G : Aujourd’hui, seul dans une classe sans s’appuyer sur l’équipe pédagogique, c’est très compliqué. On doit de plus en plus travailler à plusieurs, ne serait-ce que pour les évaluations en commun.

Et donc, on ne met plus de notes à l’école ?

G : Ici on met des pourcentages. Mais qui dit grille d’évaluation chiffrée, dit évaluation quantitative du travail, quelque-part.

D : On évalue par compétences, non-acquis ou acquis, plutôt que de mettre une note en conjugaison. Les parents pourraient prendre le temps de détailler les évaluations,  pour comprendre où leurs enfants ont des problèmes, mais peu le font vraiment, parce que ça prend du temps. Et avec le livret scolaire unique informatisé, qui va suivre les enfants du CP à la 3e, ça va encore changer ! On n’y montrera même plus les compétences non-acquises, ce sera un livret « de réussite », en précisant que l’enfant travaillera sur ce qui n’est pas intégré l’année suivante. La validation, ce sera en fin de ce1 et en fin de 6e, et entre temps, on ne montre à voir que ce qui va bien. Et on ne redouble plus. A quel moment on leur dit, s’ils ont une galère ?

A propos de l'auteur

Articles similaires

Laisser un commentaire