Il a les cheveux sel sans poivre et un charisme à la Yves Montand ; Daniel Serrus est le régisseur-gestionnaire du – bien-nommé – Théâtre de Poche à Fréjus (14 places en poussant les murs dans l’une des six « traverses » de la ville). Tour à tour programmateur et comédien avec sa Cie du Manteau d’Arlequin, il en est surtout l’âme. Une âme généreuse, pudique et touchante, dont le public a eu le plaisir (et l’honneur) de découvrir la dernière création « C’est parti comme en 40 » sur la scène de la « petite » salle du théâtre Le Forum. Confidences sur un coup de cœur.

Quand la mémoire swingue
Sur le papier, on pouvait redouter le pire, au sens propre comme au figuré d’ailleurs. Jugez un peu par vous-même : sur fond d’années 40, comédiens et musiciens questionnent l’Histoire, celle de la Collaboration et de la Résistance, celle du choix, de l’engagement, de la barbarie et de l’horreur. Pas la peine d’être agrégé d’Histoire pour soupçonner une certaine dureté du propos. Pourtant, aller voir ce spectacle, être dans la salle ce soir-là, à une époque où « chez nous » c’est « sans toi(t) » au nom d’un peuple qui se cherche, c’était une évidence. Et tant pis si ça risquait d’être douloureux, parce qu’on avance aussi de ses douleurs.

Sur le papier seulement. Parce que sur scène, la vérité est tout autre : quel spectacle remarquable ! Intelligent, sensible, profond sans être dénué d’une surprenante légèreté. D’un côté de la scène, ça swingue à tout va, tantôt en douceur, tantôt avec entrain, avec Jean-Claude Carrion et ses comparses musiciens, tandis que de l’autre, Caty Lopez, Danielle Dalmai, Dominique Auzet et Daniel Serrus de la Cie du Manteau d’Arlequin donnent vie aux mots d’Aragon, de Desnos, d’Eluard, au récit d’Anne Frank, ou encore au théâtre de Jean-Paul Allègre pour ne citer qu’eux, jusqu’à ce que tout ce petit monde se rejoigne dans une scène commune tirée de « La traversée de Paris ». Le montage est signé Daniel Serrus, traqueur jusqu’à la dernière minute avant la première, et il est admirablement construit et rythmé. Il prend aux tripes, puis au cœur, arrache un sourire et reprend aux tripes, sans jamais être oppressant ni lourd. On y croise le Lacombe Lucien de Louis Malle qui aide à l’ouverture de quelques lettres de délation effrayantes, mais aussi Eva Braun et Clara Petacci, maîtresses « de » qui s’affrontent dans un dialogue qu’elles achèvent au masculin dans une identification surréaliste à leurs guides respectifs, ou encore Klaus Barbie et Jean Moulin, qui se retrouvent par-delà la mort dans un ultime échange dont ne résonne que la puissance du « non » de celui qui est entré dans l’Histoire par la grande porte du Panthéon. C’est dur, c’est fort, c’est juste, et on en ressort avec le sentiment que ça fait du bien parfois un spectacle intelligent ET divertissant. Un grand merci à Daniel Serrus pour ce théâtre à l’engagement rassurant. A revoir absolument (on l’espère !) sur d’autres scènes de l’agglo.

Au théâtre (de Poche) ce soir…
Voilà 17 ans déjà que Daniel Serrus préside à la destinée du Théâtre de Poche où il a « son public » et près de 30 qu’il se livre à sa passion de comédien parce que « sur scène on est le roi du monde ». Il y propose une programmation variée de spectacles sans cesse renouvelés, parce que « le théâtre, c’est l’art de l’éphémère ». Et ne lui dites pas que son théâtre est petit ou que les claustrophobes (comme moi !) s’y trouvent à l’étroit, car il ne manque pas d’arguments pour vous convaincre du contraire ! Et dans le fond, qu’importe le flacon n’est-ce-pas ? Alors, à vos agendas pour les prochaines représentations : « M comme Mozart, Maman et moi » de Laurence Laoudi les 10 et 11 mars (20h30) et le 12 (16h) ; « Les Vieux sont tombés sur la tête » par la Cie « On rira tous aux parodies » les 17 et 18 mars (20h30) et le 19 (16h) ; « Une heure et demie de retard » de Gérald Sibleyras les 24 et 25 mars (20h30) et le 26 mars (16h) ; et « Post-scriptum » les 5 et 6 avril (20h30) et le 7 avril à 16h.

M’oiselle Jeanne

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