La misère existe aussi à deux pas de nos portes. Et il est important d’en avoir conscience, pour savoir la reconnaître, la combattre, l’éviter pour nous-mêmes, et tendre à la faire disparaître, non pas en la repoussant plus loin mais en rendant leur dignité à ceux qui ont tout perdu, pour les resocialiser. C’est à ça que sert l’association « Les Amis de Paola », présidée par Pierre Fifis. Une association qui depuis 24 ans propose d’accompagner (et non pas d’assister, on reviendra) les personnes en grande précarité pour essayer de les remettre en selle. Accès au droit, au gîte de temps en temps, à de la nourriture tant qu’il y en a, à un coin au chaud pour se reposer dans la journée, et à des interlocuteurs formés et aguerris pour renouer un contact avec la société, parfois même avec le réel.  Le président nous a reçus rue Maurin des Maures, dans le local de l’association, dans un coin tranquille de Fréjus, non loin de la mosquée, et c’est peu dire que par là-bas, il ne se passe pas grand chose de spectaculaire.

Pierre Fifis, est-ce qu’on planque la misère, sur la Côte d’Azur ?

Il y en a , de la misère, ici. Et c’est vrai que pour une zone aussi touristique, ça « fait pas bien  » de la voir. Mais il y en aura toujours, et ça existera toujours, ce phénomène.

Vous êtes le fondateur de l’association ?

Non, elle est plus ancienne. Au début des années 90 elle était située dans l’église du Sacré-Coeur et elle était tenue par des pères blancs, qui ont hébergé quelques personnes qui étaient à la rue, ça a commencé comme ça. Il y en a eu 2, pis 3, puis de plus en plus, c’est comme ça qu’ils ont fini par créer une associatation en 1993, qui au départ ne tournait que grâce à des bénévoles.

Pourquoi avoir choisi le nom de Paola ?

C’est très bien trouvé, c’est en référence au petit village italien de Paola dont est issu St-François de Paule. C’est un nom plein de chaleur. Au départ ça se passait dans une église mais sur le plan géographique l’association a pas mal bougé. Juste à côté du presbytère de Fréjus il y a d’abord eu le premier abri, un local très sommaire, mais c’est là que s’est opéré le premier accueil de jour. Les gens pouvaient venir se reposer, souffler un peu, manger quelque chose.

Et ce bâtiment de la rue Maurin des Maures, c’était quoi, avant ?

C’était une maison de particuliers que la ville a racheté en 2003. Même si elle a des bases catholiques, l’association est laïque, le personnel n’est pas orienté. Seules les valeurs de base sont chrétiennes, mais il n’y a aucune allusion à aucune religion.

Sœur Emmanuelle en a fait partie…

Elle vivait à Fayence et elle était membre de l’association. On allait la chercher chez elle pour qu’elle rende visite aux personnes ici. Quand cette villa a été mise en vente, elle a amadoué Elie Brun, le maire de la ville de l’époque, pour que Fréjus rachète cette maison afin de remplacer le local devenu insalubre, puis les Algécos. Au dépat on y proposait un accueil de jour, avec une coupure le midi, puis des activités ciblées dans l’après-midi.

Quels sont les rôles des Amis de Paola ?

Accueillir et accompagner les personnes en grande précarité. En général des adultes, et pas les familles. On peut le faire en cas d’urgences diverses, ça nous arrive, on ne met pas les gens dehors sous prétexte qu’ils ne répondent pas aux bons critères.. En somme on remplit une fonction régalienne de la solidarité nationale, c’est pour cela que l’on vit beaucoup avec des subventions d’état. On reçoit aussi des financements de la fondation Abbé Pierre, et de certains mécènes. Un jour un paroissien à  a donné un lingot d’or, qui a permis d’embaucher un premier salarié. Tous ces financements ne sont pas pérennes et chaque année il faut reformuler des demandes. Aujourd’hui l’accueil de jour existe toujours, de 8h à 18h, uniquement le matin le weekend. On ne ferme que très rarement, quand l’équipe est au bout du rouleau, en général un peu au mois d’août mais c’est tout. On sert des petits-déjeuners, on peut se laver, laver son linge, voir une assistante sociale, se faire accompagner pour des démarches. Nous sommes aussi en partenariat avec Promo Soins, une association soeur qui aide les personnes démunies qui ont des problèmes de santé. On sert aussi une trentaine de repas le midi.

Et la nuit ?

La nuit on fait des rondes avec le samu social, la maraude, qui donne à manger à une cinquantaine de personnes le soir, pas de la soupe, des repas confectionnés l’été. Jusqu’à 23h le soir, l’été. On couvre toute la Cavem, quand on nous expose des cas même un peu retirés à Roquebrune ou aux Adrets, on se déplace. La maraude c’est tous les jours, sauf le dimanche soir mais on a une astreinte. On a aussi mis en place une clinique de rue, avec des infirmiers, une psychologue…C’est là que l’on rencontre les personnes les plus désocialisées, et il faut un salarié de l’association, le plus aguerri possible. Parce qu’il s’agit d’essayer de les amener d’abord aux soins, puis éventuellement à un début de lien avec la société, en les poussant à venir dans nos locaux. C’est très difficile, ça.

Venir chez vous, quelque part, c’est toucher le fond ?

On peut aller plus loin, ne pas venir du tout. Certains vivent dans la rue et ne sont pas capables d’initier la moindre action pou faire évoluer leur situation. On peut aussi trouver des mauvaises solutions, mais des solutions quand même, avec un peu de voisinage qui aide, héberge un peu, donne de quoi manger .

Vous faites aussi de l’hébergement de nuit ?

Il a fallu le faire, on voyait jusqu’à 130 personnes par jour dans la grade salle du bas, la journée. Il a fallu trouver des solutions. Donc on a 15 places dans un immeuble à Saint-Raphaël, c’est financé par l’état. Depuis deux ans on n’est plus obligés de jeter les gens dans la rue au mois d’avril, donc on peut accueillir toute l’année, jusqu’à 17 en bricolant un peu. Et ça nous arrive aussi d’en accueillir d’autres, même ici, quand il fait très froid. On a aussi dix places supplémentaires, dans des appartements répartis dans la ville, que l’on réserve à des gens un peu plus avancés, déjà passés par l’hébergement dans l’immeuble, et qui sont à même de s’organiser dans des petites cohabitations à 2 ou 3. Ils ont une certaine autonomie. Ces personnes sont visitées par un éducateur, qui essaie de les aider à se réinsérer.

Vous faites aussi de la domiciliation, c’est quoi, simplement donner une adresse ?

C’est plus compliqué que ça. C’est un agrément préfectoral. C’est très réglementé. Les personnes doivent venir au moins une fois tous les trois mois pour attester qu’elles sont toujours là. Il y a un entretien, un suivi, et ici on reçoit des tonnes de courrier. C’est un travail très lourd, la domiciliation, d’autant plus que c’est censé être le rôle des CCAS, mais les communes ne le font pas, ici. Alors on n’a aucun financement pour ça.

Les parcours de vos visiteurs sont toujours les mêmes ?

Absolument pas, il y a toutes les histoires. On a même eu un monsieur qui nous épaulait pour la « ramasse » (récupérer les invendus des supermarchés partenaires qui évitent ainsi le gaspillage, ndlr). Et puis on a découvert qu’il servait d’intermédiaire dans une affaire de blanchiment d’argent en Suisse, alors qu’ici il vivait dans la rue, pour se mettre au vert. On a eu un ancien clerc de notaire, des gens qui se sont retrouvés sans rien après s’être faits arnaquer par un associé dans une petite boîte, etc. Ils commencent par dormir dans leur voiture, mais ça ne dure qu’un temps, ça.

Pousser la porte la première fis doit être très difficile.

D’autant qu’ici, on entre directement en contact avec les visiteurs. Il n’y a pas d’hôtesse à l’entrée, on rencontre le public directement. 90% d’hommes, parce qu’on n’est pas vraiment équipés pour les femmes avec enfant, qui se retrouvent quand même moins souvent à la rue, la solidarité familiale est plus présente dans ces cas de détresse.

Si vous n’étiez pas là, que feraient toutes ces personnes ?

Elles changeraient probablement de ville ! On voit chaque année à peu près 1100 personnes différentes, ils bougent beaucoup. C’est énorme. On a un noyau, des gens qui viennent depuis des années.

Demander le RSA, garder un semblant de contact avec le réel, tout le monde y arrive ?

Tout le monde n’en est pas capable. L’alcool et la toxicomanie n’aident pas, la psychose non plus quand elle est présente et c’est fréquent. On recense tout ça même si on garde nos statistiques pour nous. Ici, tout est anonyme.

C’est un point de chute final, ou c’est un tremplin pour la suite ?

Beaucoup sont très critiques, disent qu’on pourrait faire mieux ceci ou cela. Mais être à la rue c’est tellement dur…c’est la guerre, au sens propre, parfois. L’alcoolisme, la toxicomanie et les problèmes psy peuvent engendrer la violence. D’autant que l’hôpital, ici, est mal équipé pour gérer les cas de ce type avec des problèmes psychiatriques. Il nous arrive d’avoir quelques problèmes, c’est rare mais on peut parfois appeler la police. Et par exemple, pour pousser quelqu’un à demander son RSA, c’est parfois une lutte incroyable. Alors qu’ils ont le droit.

Normalement, le local n’est qu’un passage.

On les incite à faire des choses, et certains s’en sortent, remontent la pente. C’est souvent lié aux antécédents, aux historiques des difficultés. On arrive à trouver des solutions, même des débouchés dans les maisons de retraite pour les plus anciens. On a aussi parfois un public très dur avec nous, qui nous fait sentir qu’on a des devoirs envers les visiteurs, qui eux de leur côté ne veulent rien faire. On assiste à des conversations étranges et difficiles. Le but c’est d’éviter l’assistanat, il faut les accompagner. Les remettre en ordre de marche en les poussant à se sortir par eux-mêmes de leur impasse. C’est très, très difficile, et les succès ne sont pas systématiques, loin de là.

Dernière question, comment vous-êtes vous retrouvé là, président des Amis de Paola ?

Je cherchais à faire du bénévolat une fois à la retraite. J’ai un ami, en 2006, qui savait que je cherchais à rentrer dans une association comme celle-là. L’idée du réseau Solidarité Est-Var, quatre associations qui s’occupent de lutter contre la grande précarité, j’ai voulu mettre le doigt dedans. Et j’en suis là. Mais je tiens à souligner les rôles de deux personnes exceptionnelles, Josiane Ivaldi la diretrice, Samir Fekkak, le responsable de l’accueil de jour, et Erika notre psychologue, qui font un boulot fantastique.

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