De la ferme à l’assiette. C’est comme ça qu’on fonctionne chez les Rolland, la famille qui gère son affaire de la ferme du Rayssaguel depuis des siècles (absolument). Et c’est pas parce que Paul, le patriarche, m’a collé entre les dents des toasts garnis de foie gras succulent à 9h30 du mat’ aux floralies de Roquebrune que nous avons décidé d’être sympas avec sa famille. C’est avant tout parce qu’à l’heure où l-214 crée polémique sur polémique dans un combat qui mobilise les consciences, être un éleveur qui parle sans aucun problème de canards gavés, d’abattage et de circuits courts, c’est un autre style. Et dans une période charnière où des choses peuvent changer, rencontrer un agriculteur qui envisage son métier d’une autre façon, qui propose des solutions pour ses collègues, et qui prouve qu’on peut s’en sortir à condition de faire des choix forts, de travailler beaucoup et d’avoir l’opportunité de cumuler les deux (c’est là que le bât blesse souvent, hélas), c’était un bon moyen de s’intéresser à nos nourrisseurs. Entretien un rien décousu (mais remis d’équerre) pris sur le vif avec un passionné de la terre, de l’histoire de France et du veau Marengo.

Paul, vous produisez, vous cultivez, vous vendez… comment vous l’appelez, aujourd’hui, votre métier ?
On est une famille d’agriculteurs, d’éleveurs… Avec la situation de l’agriculture aujourd’hui, on a été contraints d’anticiper et de pratiquer ce qu’on appelle le circuit court, la vente directe. De notre ferme à votre assiette, au prix le plus bas possible. Et on fait ça depuis 1650. Parce que depuis toujours, dans la région d’Albi, il y avait tout ce qu’il fallait, des fermes maraîchères, des fermes potagères, pour s’approvisionner de cette façon. Dans les années 60 il y avait le marché de gros d’Albi. Mais c’est l’arrivée de Giscard qui a tout changé en encourageant l’expansion des supermarchés. Nous, on vendait des pommes, des pêches, dans un marché couvert à l’époque, on a toujours travaillé comme ça.

Vous avez une grosse exploitation ?
Pas trop, 50 hectares. Ce que l’on produit n’a pas besoin de plus. On a sectorisé notre activité, et on l’a diversifiée, aussi. Nous sommes éleveurs bovins, éleveurs de canards, céréaliers et chambres d’hôtes. Si l’un des quatre pans souffre, on peut passer au travers. En 1997 j’ai failli perdre la boule avec la crise de la vache folle, j’ai failli supprimer tout un cheptel. Pour le monter il faut dix ans, pour le supprimer il faut trois jours…

Les agriculteurs que vous connaissez, de votre région, travaillent beaucoup sur le même modèle ?
Non, ils ne peuvent pas. Beaucoup sont seuls, ou vivent avec une femme qui est institutrice ou infirmière. Et le problème, je pense, c’est que pour bien fonctionner comme nous on le fait, à taille humaine, ce sont les femmes qui doivent piloter. Ecrivez-le, ça, on en reparlera dans dix ans : en agriculture, la femme est l’avenir de l’homme.

Pourquoi ?
Elles ont un deuxième cerveau dont nous sommes dépourvus. Elles ont la force où il faut, sont perspicaces, ont un génie, des choses que nous n’avons pas. Pour un petit élevage c’est parfait. Un homme voudra élever 200 boeufs, une femme le calmera en lui disant « 40 ça suffit ». L’approche est différente. Quand c’est familial, c’est toujours la femme qui s’occupe de la partie avicole. Tous mes enfants travaillent avec nous, on est 12 salariés, il faut beaucoup de main d’oeuvre, travailler beaucoup.

Ces salons, c’est important pour vous ?
Je fidélise, je rencontre, et surtout, on communique beaucoup, c’est un rendez-vous avec les clients. Beaucoup passent commande et récupèrent la marchandise quand on vient vers chez eux. Et puis c’est le moment de faire nos preuves, paysan, ça ne veut pas automatiquement dire que ce que je fais c’est bon !

La communication, c’est si important que ça ? Les agriculteurs doivent s’y mettre plus
Ils ne peuvent souvent pas le faire. Il leur faut une jeunesse pour les aider. C’est pour ça que les syndicats agricoles les poussent à travailler en coopérative. Sur le papier c’est fabuleux, ça promet des profits. Malheureusement, souvent c’est différent. Parce que même avec des productions énormes, on ne peut pas lutter contre le cochon de Pologne, le lait de Pologne, le porc de Chine, le vin du Pérou…Mes dernières vendanges, 5000 euros de frais pour 3000 euros de vin. Sans la vente directe, on pourrait arrêter, sûr et certain. Si je produis plus, je suis obligé de vendre à des intermédiaires. Beaucoup sont piégés, il y a très peu d’acheteurs pour ceux qui pensaient gagner de l’argent en produisant énormément, il y a dix ou quinze ans. Pour eux c’est devenu impossible. D’autant qu’il y a des choses troubles, on déclenche des alertes sanitaires, on tue des millions de bêtes, on crée des pénuries, elles profitent à qui ? C’est une guerre commerciale, pour moi.

Votre créneau est tout petit, mais suffisant ?
On s’y faufile et on s’en sort. On nous met pourtant des bâtons dans les roues. Je suis éleveur, j’essaie de rendre mes bêtes heureuses, malgré tout ce que peut dire l-214. Qui ose dire comment sont égorgées les bêtes en France, et combien ? Elles font la queue à l’abattoir, elles éprouvent du stress, mais soyons objectifs : des industriels comme Bigard accélèrent les cadences. Il faut accompagner la bête, les présenter par deux pour limiter le stress, revenir à des traditions. Il y a de l’excès. L-214 a raison de dénoncer, ils devraient aussi montrer ce qui se fait de bien. Il n’y a aucune objectivité dans leur démarche et c’est dommage.

 

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