Après « Okja » hier, notre camarade cinéphile Thierry Saunier nous confie aujourd’hui en avant-première, et non sans une certaine expertise, son avis sur « Jupiter’s Moon » de Kornel Mundruczo.

Dur, intense et virtuose
« Jupiter’s moon » est le second long-métrage distribué en Occident du jeune (né en 1975) réalisateur hongrois Kornel Mundruczo. Le précédent, « White God », avait reçu un accueil triomphal ; succès critique, d’estime et institutionnel, puisqu’il avait obtenu le prix « Un certain regard » à Cannes en 2014 – ainsi que, tout au bas de l’échelle, l’appoint de mon propre enthousiasme. C’est ce premier essai, somptueusement transformé, qui lui vaut cette année d’accéder au Saint des Saints : la Compétition (je n’y suis pour rien, c’est un autre Thierry qui était à la manœuvre).

Dur, intense et virtuose, « Jupiter’s moon » estmais pas que – une histoire de migrants, ce qui peut légitimement laisser dubitatif, dans un contexte aussi luxueux. Après une longue scène d’introduction coup de poing, spectaculaire et maîtrisée (mais tout le cinéma de Mundruczo transpire le control freak, pour le meilleur le plus souvent), le film dérive, et tant mieux, vers tout autre chose : la rencontre, entre tentation fraternelle et objectifs individuels, de deux âmes esseulées. Viveur sardonique et désenchanté, Gabor Stern est un médecin hongrois (deux raisons d’être corrompu ?), financièrement aux abois ; il rencontre Aryan, donc, jeune réfugié syrien, qui, suite à des blessures subies lors de son arrivée, se voit gratifié d’un don de lévitation. Gabor, écartelé entre intérêt (le don d’Aryan pourrait le sortir de la mouise) et affection, essaie à la fois de l’aider et de profiter (financièrement) de ce don venu du ciel.

Mundruczo sait filmer, et sait qu’il le sait – un peu trop, peut-être. S’il fallait chercher des poux dans la tête d’un chauve – le moindre de mes défauts – ce serait cet excès de virtuosité, qui parfois, veut en mettre plein la vue – et toujours y parvient. Tendu, tourmenté, vibrant selon les soubresauts d’un monde inquiet et sombre, et visuellement superbe, lorgnant parfois vers la grande peinture classique, « Jupiter’s moon », présente le profil même du film confortant notre inextinguible espérance de cinéphiles, croyance inentamée dans les potentialités et les vertus encore inexplorées du septième art ; le cinéma est un art jeune, et seuls peut-être les jeunes cinéastes savent à bon escient s’en souvenir. Tout n’a pas déjà été filmé, tant s’en faut.

Thierry Saunier

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