Connecté, cinéphile et regard du sourd
Todd Haynes est le réalisateur de « I’m not there », magistral biopic éclaté, bigarré et kaléidoscopique de Bob Dylan, qui en 2007, n’était pas encore Nobel, s’il était déjà Dylan. Les sept vies du phénix de la folk music et de la pop culture y étaient somptueusement dépliées, et déjà le cinéaste y montrait avec brio qu’il maîtrisait et savait jouer sur toute la grammaire du cinéma. Vint ensuite, en 2015, « Carol », succès à Cannes (prix d’interprétation pour Rooney Mara), et triomphe dans les salles d’art et d’essai (plus de 500 spectateurs au Vox) ; cette histoire d’amour impossible entre deux femmes à la sociologie opposée dans l’Amérique des années 50, avait ému, touché, et parfois bouleversé.

Bref, c’est peu dire que le retour de Haynes sur la Croisette était attendu. S’il serait sévère de dire qu’il déçoit, sans doute n’atteint-il pas les sommets tutoyés par les deux opus précédents. Ce qui ne se discute point, à tout le moins, c’est l’époustouflante maestria cinématographique que déploie, cette fois encore, le natif d’Encino (Californie). Deux séquences temporelles distinctes et cependant mystérieusement connectées sont illustrées par deux chartes graphiques radicalement différenciées.

En 1927, une petite fille sourde de naissance, dont les parents, aisés, sont divorcés, trouve refuge au Musée de New York, dans lequel travaille son frère aîné ; impeccable noir et blanc de film muet. En 1977, un jeune garçon du Minnesota, rendu sourd par un accident, erre dans Big Apple à la recherche de son père, qu’il ne connaît pas ; rythme, couleurs et musiques sortent tout droit du Nouvel Hollywood époque seventies des Scorsese, De Palma et autres Schatzberg.

Sur un sujet difficile – le handicap -, Todd Haynes signe un film cinéphile, ample, mélancolique, connecté et étrangement apaisé. Ce cabinet des merveilles – titre pressenti pour la sortie sur les écrans français, en octobre – est un bric-à-brac grandiose, un grenier caché, un refuge secret à l’abri du monde ; autant de définitions possibles, aussi, de ce qu’est le cinéma.

Thierry Saunier

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