Disons-le clairement avec un terme bien choisi pour que tout le monde comprenne : quand on aime le cyclisme et qu’on regarde le Tour de France, la grand-messe, le pic ultime de la saison de vélo du pro-tour, un sentiment se dégage : on s’emmerde à crever. Voilà, le mot est lâché. Tout est fait pour que ça bouge, mais quand on regarde de plus près, tout est réuni pour que la plus belle, la plus dure, la plus extraordinaire des compétitions sportives, soit chaque année une vaste blague pénible comme une puce de lit, longue comme un jour sans pain, où la surprise, le suspense, et tout ce qui fait le sel d’un événement sportif quel qu’il soit, sont complètements absents. Le Tour de France est une compétition morte, où plus rien ne se passe, et il faudrait peut-être commencer à songer à ne plus l’organiser. Ouais, carrément. On vous explique comment de fans absolus de cyclisme sur route, on en est arrivé au point de décéder d’ennui sur un fauteuil chaque année en plein mois de juillet. Mais si jamais Chris Froome est encore là l’an prochain, même pas on regarde la date du départ, plutôt crever écrasés par un platane dans la forêt du Don.

Code d’accès et pot belge

On ne sait même plus depuis quand le  Tour de France est devenu aussi intensément insipide. Mais on pourrait situer ça vers 1991, au hasard, la première victoire du robot Miguel Indurain. Un type de plus d’1m80, très probablement dopé au pot belge ou à tout ce qui se faisait de mieux à l’époque, avec des capacités cardiaques de surhomme (28 bpm au repos, à peine plus qu’un cadavre), des vérins hydrauliques à la place des quadris et des équipiers plus forts que tous ses adversaires, Jean-François Bernard en tête. Dans les années 90, le Tour de France se résumait à une cyclo-touriste pour un espagnol dont personne n’a su contester une demi seconde l’ultra-suprématie. Zéro victoire en ligne, des branlées monumentales en contre-la-montre, un suçage de roue permanent en montagne avec la récupération des attaquants dans les raidars comme on va chercher son pain le matin, et le roi Miguel finissait en jaune à Paris, l’air de rien. Un ennui monumental.

Comme s’il fallait avoir un code d’accès pour avoir le droit de proposer quelque chose, et que c’était la team Banesto (l’équipe d’Indurain) qui envoyait les courriers à qui bon lui semblait : « Gianni Bugno, cette année on te laisse l’Alpe d’Huez ». « Jalabert, t’as le droit de gagner à Mende ». « Boardman, fais toi quelques jours en jaune après le prologue mais après tu nous le rends ». Le maillot jaune est devenu à cette époque non plus un participant candidat à la victoire finale, mais un personnage rémanent, incarné par un acteur dont le rôle est distribué à l’avance. Miguel Indurain, comme après lui Armstrong et aujourd’hui Chris Froome, était « le mec avec le maillot jaune dans le Tour de France ». Acté, tamponné, on s’occupe un peu du reste, mais ça, c’est pas la peine.

Intérêts, épiciers, calculs pourris

Vous rêvez d’un retour des fous-furieux du bitume ? Vous mourrez avant que ça n’arrive. Le cyclisme sur les grands tours, et plus particulièrement sur le plus dantesque d’entre eux, se meurt à cause de son système. Chaque place sur le podium vaut son pesant d’or : 500 000 euros pour le premier, 200 pour le second, 100 pour le troisième. Quand on sait que le 5e gagne 50 000 et que le 7e ne prend que 11500, on comprend pourquoi dans la troisième semaine, on entend les commentateurs nous expliquer que « Louis Mentjies défend sa 8e place ». Complètement débile sur le papier, mais compréhensible. On s’imagine que le sponsor, celui qui alimente l’équipe en argent et en équipement pour se faire de la pub, préfère avoir un coureur classé 8e au général plutôt qu’un cinglé qui aurait tenté une échappée de loin, et qui aurait perdu 1’15 dans la dernière ascension, sorti des dix premiers, et donc des synthés affichés à la télé 45 fois par jour, avec le nom, le drapeau du pays, et le logo de la marque qui sponsorise chaque coureur. « Bats-toi pour être 7e, ton adversaire c’est le 6e et le 8e, le reste on s’en fout ». Calculs pourris, assénés à coups d’oreillette dans la tronche de chaque coureur qui fait ce qu’on lui dit. Sinon, Mikel Landa aurait peut-être (sûrement) saigné son leader Chris Froome. Et Bradley Wiggins ou Bjarne Riis n’auraient jamais gagné le tour, écrabouillés par leurs équipiers beaucoup plus forts qu’eux.

Les romantiques

Alors il nous reste les romantiques, les belles victoires d’étape en montagne. Car c’est le dernier terrain où il se passe quelque chose, à condition que l’arrivée soit au sommet. Sinon, tout le monde monte à la même vitesse : celle des équipiers du maillot jaune, en l’occurrence cette année les Sky de Froome. Wrren Barguil a mis le feu, mais ne jouait rien au général. En fait c’est ça, le truc : celui qui fait quelque chose ne joue rien au général. Personne ne court plus pour le classement général, alors que c’est bien ça le but ultime de ce sport. Mais on connaît trop bien la suprématie des Sky, on le sait avant de partir, et personne ne se fait la moindre illusion. Froome est le plus fort sur tous les terrains, il a enterré ses dauphins en 25 km de Contre-la-Monre à Marseille, et son seul vrai rival, Mikel Landa, avec son visage de droïde, était dans son équipe et l’a servilement attendu plusieurs fois. Romain Bardet a gagné une magnifique étape, mais froidement, avec le recul, son projet de gagner le tour est mot dans l’oeuf. Froome l’a suivi comme son ombre, et l’a massacré la veille de l’arrivé sur les Champs. Comme prévu.

Entre des étapes de plat chiantes comme la mort, un classement général joué à l’avance, des suspicions de dopage qui sont aujourd’hui devenues des certitudes pour tout le monde… Froome boucle ses Tours de France à 40 km/h de moyenne, comme les coureurs le font depuis l’avènement de l’EPO et de l’auto-transfusion. Les moyennes du cyclisme propre de l’après Festina, de l’après affaire Puerto, de l’après Docteur Mabuse ou de l’après Dr Ferrari sont les mêmes qu’avant. Personne n’est dupe, mais le plus grave c’est qu’aujourd’hui tout le monde s’en fout. On est en train d’enquêter sur la victoire de Bradley Wiggins 5 ans après. On ne lit plus des histoires, on lit des enquêtes, des ordonnances médicales, des performances en watts, en se disant sans arrêt que « tout ça c’est pas possible mais pourquoi pas ». Et c’est toujours le même scénario, toujours les mêmes qui gagnent, toujours le même délire. Messieurs, le public mérite mieux que ça. Et du pilote de la voiture-balai au Président de l’UCI, vous n’avez pas l’air de comprendre que le public va finir par vous oublier comme la saison 7 de l’inspecteur Derrick. Faites gaffe, les mecs.

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