Bob Dylan a obtenu le Prix Nobel de Littérature 2016 ; j’ai écrit dans ce même journal un papier visant à célébrer cette excellente nouvelle, à la fois comme amoureux et avocat des orfèvres des mots – et Dylan en est un, de haute volée – et partisan inlassable et inflexible de la décrispation, ou démocratisation culturelle(s) ; la consécration de ce songwriter, primus inter pares, au cœur de la citadelle la mieux protégée de la littérature hauturière fait en effet, comme disait Mauriac (autre Nobel) « tableau » ; plusieurs personnes ont lu cet article ; et pour finir une jolie jeune femme futée, et faussement ingénue, m’a demandé : « Mais qu’écouter, de Dylan, pour confirmer – ou démentir – ce talent littéraire et poétique que tu lui prêtes ? » De ces quatre affirmations, toutes vraies, je ne sais laquelle est la plus surprenante.

Ceci dit, toute question mérite réponse. Si l’on s’en tient à la chronologie stricte, le deuxième album de Dylan « The freewheelin’ », paru en 1963 – bon sang de bois, il n’avait que 22 ans…- est le premier de ses disques à avoir crevé le plafond de verre ; certes, mais si la qualité éminente de songwriter est déjà là, ô combien, dans « Don’t think twice it’s alright » ou « Girl from North Country », la musique, quant à elle, est extrêmement traditionnelle ; du folk-song, guitare sèche et harmonica. Si l’on y ajoute un engagement social et politique affirmé, on aboutit au protest-song, dont Dylan devient très vite le flamboyant étendard.

Mais le problème des bannières qui sont aussi des êtres vivants, c’est qu’ils peuvent changer ; pour les puristes – et les puritains – du mouvement folk, Dylan, en 1965, est un traître. En réalité, c’est un visionnaire ; il dessine, avec près d’une décennie d’avance ce que deviendront ultérieurement les folkeux inoffensifs d’alors ; Flower Power et hippies en 1968, mais radicalisés, politisés, contestataires, et parfois violents, en 1972. Là comme ailleurs, l’auteur de « Highway 61 revisited » (qui est la réponse du premier paragraphe) avait un temps d’avance sur son époque.

Il s’agit du sixième disque de Dylan, en moins d’un quinquennat ; il a 24 ans. C’est tout simplement prodigieux ; l’album dessine une véritable révolution, un cercle parfait, s’achevant sur « Desolation Row », superbe fleuve indompté et mélancolique de 11 minutes, mais commençant avec le plus fameux morceau de Dylan « Like a rolling stone », élue meilleure chanson du XXème siècle par le magazine éponyme, sous les acclamations des foules, des fans, et last but not least, sous les miens.   Il y récite des vers dignes de l’Ecclésiaste, sombres et inspirés, sur un air de rollercoaster, ce qui est une manière brutale mais point inexacte de définir sa signature, en tout cas à cette époque. Bref, par la magie des mots, il invente, découvre ou crée un ordre secret dans le chaos du monde : si cela n’est pas de la littérature, alors où est-elle ?

Bob DYLAN, Highway 61 revisited, 1965.

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