Jim JARMUSCH le livre

Un cossard devint-il soudain hyperactif, la soixantaine passée ? Ca ne s’est jamais vu ; il doit donc y avoir une autre explication au récent, autant que soudain, productivisme de Jim Jarmusch. En effet, gentleman Jim, qui jusqu’alors nous avait plutôt habitué à faire un film tous les quatre ou cinq ans, vient de réaliser coup sur coup deux longs-métrages, « Paterson » et « Gimme danger », tous deux présentés au Festival de Cannes 2016, et sortis sur les écrans à six semaines d’intervalle, en décembre 2016 et janvier 2017.

Ce sont, ainsi que vous l’aviez déjà deviné, les aléas de la distribution et de la post-production qui en auront décidé ainsi. Au reste, il s’agit de deux films très différents : un documentaire musical, consacré à Iggy Pop, et finalement très sage, et une fiction, tendre, mélancolique, et apaisée, « Paterson ». Blessé par l’accusation (inepte) d’élitisme qui avait pu faire florès çà et là a propos de « Only lovers left alive » (2014), Jarmusch aura répondu de la meilleure des manières possible, via un film dont l’enracinement démocratique, et même égalitaire, ne souffre nulle discussion.

Ce petit livre, dans une superbe collection, de Philippe Azoury (le critique vedette de « Libé »), intitulé, à bon escient, « Jim Jarmusch, une autre allure », paru aux remarquables éditions Capricci, permet de dresser un état de lieux, exhaustif et informé, du Jimboland. La synthèse, probe à défaut d’être fulgurante de l’auteur est la suivante : Jarmusch est un personnage à tous égards unique dans le paysage du cinéma américain contemporain. Elégiaque et raffiné, il trace son chemin et creuse son sillon, à l’écart des autoroutes de l’information et des avenues de la communication.

De « Stranger than Paradise » (Caméra d’Or 1984) à « Broken Flowers » (Grand prix du Jury 2005), de « Down by law » (1986) à « Paterson », Jarmusch étonne, intéresse, interpelle et intrigue les cinéphiles du monde entier. Il vient d’accéder au statut enviable d’espèce économiquement protégée, avec comme nom de code, qui pourrait apparaître comme un oxymoron (et en est peut-être hélas un) dans l’Amérique de Trump et des blockbusters ineptes : un cinéaste art et essai, de nationalité américaine.

Philippe Azoury, « Jim Jarmusch, une autre allure », Capricci.

Jim JARMUSCH le film

C’est, sans contredit possible – j’ai longuement délibéré avec moi-même afin et avant d’émettre ce verdict – le plus beau film de Jim Jarmusch, qui est sans doute avec Quentin Tarantino (auquel tout l’oppose, mais il y a plus d’une demeure cinéphile dans la maison du père celluloïd), le meilleur cinéaste américain en activité. A coté des grandiloquents infatués à la Inarritu, gentleman Jim est un modèle de calme et de self-control, L’ubris, c’est – définitivement – pas sa came.

Déambulatoire, onirique, et en même merveilleusement précis, « Dead man » est probablement le seul western et road-movie qui – certes littéraire et mélancolique, dans lequel surabondent hommages et même citations de Tarkovski. Résumer l’intrigue, comme d’habitude, ne dira presque rien des anfractuosités poétiques et des contremarches sinusoïdales qui parsèment la filmographie de Jarmusch, mais peu importe.

William Blake (Johnny Depp, à l’orée de sa jeune gloire – ce qui est aussi l’un des talents de Jimbo, sourcier et précurseur en matière de direction d’acteurs) est un jeune comptable timide et sensible, qui a quitté Cleveland (la ville de Lebron James) pour Machine, cité industrielle dans lequel il eût dû trouver un emploi – mais celui-ci se sera fané le temps qu’il arrive, véritable odyssée, en ces temps héroïques. C’est aussi, mais déjà vous l’aviez relevé, l’homonyme de l’un des plus grands poètes de langue anglaise.

De bureaucrate vulnérable et blessé, William Blake va se muer en cow-boy impitoyable et taiseux, enseveli sou un flot de paroles par l’ami qui l’accompagne au fil de son périple, le loquace – je me suis pas regardé – indien Nobody. Le casting est exceptionnel, puisque Robert Mitchum y accomplit un dernier tour de piste, et Iggy Pop un cameo. Exemplaire et rare fidélité, l’iguane est le protagoniste et le héros de « Gimme danger », paru ces jours-ci – soit 22 ans après « Dead man ».

Dessiné, pour ne pas dire sculpté, dans une somptueuse tapisserie noire et blanche, cette épiphanie lyrique, lente et subtilement mélancolique, est parsemée de contraintes est jonchée de contrepoints burlesques et de running gags littéraires (« I don’t smoke »). Tout le monde s’agite autour de lui, mais Blake trace un chemin d’apaisement et de consolation, au diapason d’une Bande Originale envoûtante et hypnotique signée Neil Young. Si le chef- d’œuvre est un film dont dix visions consécutives n’épuisent pas la richesse ni les ambivalences, alors « Dead man » souscrit superlativement à cette définition exigeante et contestable.

Jim Jarmusch, « Dead man », en DVD à la Médiathèque Villa-Marie.

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