En définitive, tant mieux. Lorsque les membres du jury du dernier Festival de Cannes décidèrent résolument d’écarter – car, compte-tenu du film et de son impact, un immense éclat de rire, il s’agit du mot approprié – du palmarès « Toni Erdmann », le troisième film de la jeune (née en 1976) réalisatrice allemande Maren Ade, ce fut, pour tous les festivaliers hilares ou émus, mais en tout cas conquis, la stupéfaction puis le scandale. Mais à présent que le film sort sur les écrans, ce dédain ne peut plus dissimuler ce qu’il est en réalité : un fragment d’idéologie, que complète la Palme d’Or de Ken Loach – vivent les tracts, à bas le cinéma -, mais à part ça rien d’autre qu’une énorme écume verdâtre et insignifiante. Cet oubli n’a plus aucune importance, le film est plus fort que toute récompense obtenue ou manquée, telle est la magie du celluloïd : le murmure social ou mondain qui l’accompagne est envahissant et ininterrrompu, mais, une fois dans la salle, il compte juste pour zéro.

Or, non seulement « Toni Erdmann » était, de loin, le meilleur film de la dernière édition, mais il conserve ce titre – à mes yeux du moins, mais pas seulement – si l’on considère les cinq précédentes. Plus émouvant que « Mia madre » (c’est dire !), plus maîtrisé que « Timbuktu » (c’est dire !!!), plus profond que « Tree of life » (l’étalon de la cinéphilie-prise de tête selon maître Ibra – difficile de lui donner tort) : oui da, messires.

Au-delà des envolées lyriques, si justifiées fussent-elles, ce film a tout de même une intrigue. Inès Conradi est une jeune femme qui travaille comme une brute, une véritable machine de guerre. Aisance économique, certes, mais vie personnelle zéro, et constamment sous pression. Elle travaille présentement à Bucarest, sur un gros dossier ; ceci dit, pour ce genre d’executive women (j’en aurai croisé une ou deux dans ma vie personnelle, quel optimisme que ce futur antérieur, je vous confirme ce que vous pensez tous, et ne m’apprenez point  : c’est à proscrire), il n’y a que des gros dossiers.

A l’inverse des psychés (clichés ?) habituel(le)s, qui veulent que les enfants batifolent tandis que les parents sécurisent une base arrière rassurante, le père d’Inès est un déconneur fini, blagueur invétéré que nulle limite, et surtout pas celles du bon goût, ne retient et qui, comme tous les showmen – parole d’orfèvre – possède costume et nom de scène : pourvu d’une perruque et de fausses dents, il se fait appeler « Toni Erdmann » lors de ses bordées off limits.

Autant dire que lorsqu’il s’incruste à Bucarest, dans cette vie rangée comme un carré de militaire ou un dressing de fashionista, les dégâts collatéraux ne sont guère attendre. La vis comica du film est double, et ce dédoublement même est significatif ; les blagues du père sont hilarantes, mais la gêne de la fille devant ce taré borderline majuscule qu’elle est absolument incapable d’assumer est à se jeter par terre de rire. Et en même temps, ce film si drôle est d’une magnifique intensité (et profondeur) dans les relations père-fille ; mais c’est qu’ils s’aiment, ces cons-là.

Dernier atout, last but not least : ce film opère une magnifique autant qu’inattendue réhabilitation de Whitney Houston. Qu’est-ce qui lui arrive à Saunier, il s’est pris une caisse l’enfant (chéri) du rock, ou quoi ? Non, non, non, je persiste et signe : Whitney Houston, réhabilitation, et l’adjectif magnifique, tout ça dans la même phrase. On se calme et on boit frais, les amis : avant de voir le film, j’étais d’accord avec vous : Whitney Houston est la pire chanteuse que la Terre ait jamais porté. Mais après l’avoir vu, c’est vous qui serez d’accord avec moi : Whitney Houston est la meilleure chanteuse de tous les temps. Non mais.

Maren ADE, Toni Erdmann,

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