A la semblance de Dorian Gray – quoiqu’avec des conséquences moins funestes -, Marc Lambron a trouvé, dirait-on, le secret de l’éternelle jeunesse. C’est l’œuf de Colomb, il suffisait d’y penser : au fur et à mesure qu’il s’avance dans la vie, il s’intègre à des cénacles de messieurs (surtout) âgés (de plus en plus). Benjamin de la rédaction du « Point » en 1986, des éditions Flammarion en 1988, des lauréats du Prix Fémina en 1993, il demeure aujourd’hui, par une habileté suprême qui ne contredit pas sa vocation profonde, le plus jeune membre de l’Académie Française. L’élixir de jouvence de ce fringant quinquagénaire, c’est l’âge comparé (et ici canonique) de ses camarades de jeu(x).

Il publie ces jours-ci son journal de l’année 1997, sobrement intitulé « Quarante ans ». Choses vues, récits, anecdotes, analyses, dîners en ville et roman automnal : le scrap-book d’un oiseau de nuit, mais passé par Normale Sup’ et les éditions Grasset. Qu’en eussent pensé Louis Althusser et Françoise Verny, deux de ses tuteurs réticents ? Rien, peut-être. Bah, qu’à cela ne tienne, je suis là pour ça. En avant (Guingamp) pour 450 pages d’immersion littéraire – mais pas que –, et hardi moussaillons.

La force et la limite des textes de Lambron, c’est qu’il faudrait s’avérer aussi fabuleusement cultivé que lui-même pour en décoder tou(te)s les allusions, polysémies, références, sous-textes et motifs cachés dans le tapis. Or, de tels spécimens se comptent sur les doigts d’une seule main. Qu’à cela ne tienne (bis) : je suis moi-même si fabuleusement prétentieux que je me verrai(s) volontiers en auriculaire de ce pouce majuscule.

Le 3 septembre 1997, il publiait « 1941 », un roman volumineux, magistralement écrit et superlativement documenté, consacré – le titre l’indique – au régime de Vichy, mais aussi à la ville, surprenante station thermale poussée à ébullition, érigée par les hasards de la géographie et de l’histoire en capitale de la douleur d’un régime transitoire. Bref, tout le contraire d’un texte neutre, quel que soit l’angle sous lequel on le considère.

Mais d’un autre côté, et surtout, 1997 sera l’année de la maladie et de la mort de son père, sur lesquelles il se fait à la fois pudique et précis. C’est l’ironie, cruelle, de cette saison noire et blanche ; pendant qu’il s’amuse de Paris, et que Paris s’amuse de lui, double postulation simultanée qui n’est pas dénuée d’une certaine cruauté inoffensive, un drame privé d’une autre ampleur se joue à Lyon, ville dont il est originaire, et dans laquelle son père s’éteindra. Il décrit lui-même, d’ailleurs, car il sait tout cela, ce grand écart et ses raisons secrètes ; « Cette forme de cécité blindée qui décrète que la vie est somptueuse. »

De manière assez logique pour l’auteur d’un tel livre, son année 1997 est polarisée par tout ce qui y évoque Vichy, dans les livres ou les films qui paraissent, ou les évènements publics (à commencer par le procès Papon). Ce qui donne une curieuse, et triple grille de lecture à ce livre, qui peut évoquer « Alouettes, le fil à la patte », le film de Jiri Menzel. En effet, l’on s’en souvient – mais si –, le film du cinéaste tchèque, tourné en 1968, en plein printemps de Prague, évoquait un épisode tragi-comique de la répression stalinienne en 1948. L’invasion des chars soviétiques et la « normalisation » subséquente mirent un terme au projet, et le film sommeilla deux décennies durant dans les cartons de la censure, avant de resurgir, revigoré par l’actualité, suite à la chute du mur de Berlin, pour décrocher, à Berlin justement, un Ours d’or mérité, anachronique et ironisé en 1990.

Le livre de Lambron est construit, pareillement, à la manière de poupées russes ; ainsi lisons-nous en 2017 les péripéties subalternes et divertissantes du Paris littéraire de 1997, mais avec une focale resserrée sur 1941. Cela s’appelle, en littérature, une mise en abyme.

Paradoxalement, et dans un mouvement de vendetta sociologisante dont ne nous sommes pas sortis, il se verra reprocher ce qui eût dû plutôt lui être porté à crédit, si le monde ne marchait sur la tête : l’excellence républicaine et méritocratique (Normale Sup’, Sciences Po, l’ENA), le profil néo-hussard de droite, « la stature, l’ambition, le style », et d’une manière générale le brio : toutes les cordes de la lyre. Le name-dropper dîne en ville, certes, mais est-ce Julien Gracq qui lui en fait reproche ? Que non pas ; plutôt « le Monde » et « le Nouvel Observateur », pépinières de franciscains dînant dans un monastère d’un quignon de pain et d’une soupe froide, comme chacun sait. Au reste, Lambron décrit comme personne cette ambivalence hérissée ou ironique vis-à-vis de tout ce microcosme effervescent : « Au fond, je suis de là : le puritanisme de l’excellence juvénile, la déconvenue du monde qui suit, puis l’appétit de le voir tel qu’il est. Avec de l’amusement, de la complaisance et des haut-le-coeur rentrés. » 

Si l’on devait oser faire – mais que n’osé-je point ? – à Marc un reproche latéral et oblique, ce ne serait certes ni la teneur ni la langue de son roman, qui a non pas « résisté » au temps – ce lexique est inapproprié -, mais survécu, et même duré, mais plutôt, façon boomerang, qu’il n’est lui-même pas tout à fait exempt comme lecteur de ce réductionnisme sociologique dont il est comme auteur victime : pointer comme une nouvelle doxa « l’éloge précieux du sinistre » est judicieux, mais à la condition de différencier au sein de cette galaxie idéologique des auteurs que par ailleurs distinguent et même opposent la syntaxe, le style, la langue, bref l’essentiel : Annie Ernaux en est, qui n’est pas grand-chose, mais Pierre Michon aussi, qui n’est pas peu. Faire la leçon littéraire, fût-ce de biais et rétrospectivement à Marc Lambron, ma parole, quel plaisir de roi cuistre.

Mais sinon, qu’est-ce qui a changé dans la vie et l’œuvre de Marc Lambron, entre 1997 et 2017 ? Deux choses essentiellement, sous bénéfice d’inventaire : par ordre croissant d’importance ; une correction de socio-profil ; et l’infléchissement d’une manière.

Il y a vingt ans, sur l’air de la faute aux élites, on dénigrait en lui la morgue de l’énarque ; de nos jours, via le principat approximatif d’un Président de la République qui bouffait les négations, et l’assomption concomitante d’un animateur de télévision superstar qui ne saurait pas écrire son propre nom, on redécouvre la culture prodigieuse du normalien. Lui n’a pas changé, et moins qu’ailleurs encore dans sa façon d’écrire, mais tels sont les mystères de Paris : à l’ère de BFM TV, la culture de serres chaudes l’a fait accéder au rang d’espèce économiquement protégée, quand la même le désignait aux premiers jours d’Arte à la vindicte d’un poujadisme d’automobiliste verbalisé. Il était le contemporain droitier de Patrick Besson et d’Eric Neuhoff, le voici dorénavant confrère ambidextre de Marc Fumaroli et d’Erik Orsenna. Toutes choses inégales par ailleurs, il s’agit d’un progrès, ou je ne m’y connais pas.

Et je m’y connais.

Plus décisif, car il s’agit là de ses livres, et non de son reflet social – de Marc, et non de Lambron, dirons-nous pour faire image -, il a depuis fendu l’armure : un peu dans son roman suivant « Les menteurs » (2004), mais plus encore dans deux textes autobiographiques à la fois étincelants et bouleversants, et admirablement complémentaires : « Une saison sur la terre » (2006) et « Tu n’as pas tellement changé » (2014).

Il avait toujours été du côté de la littérature (excellente), ce que les seuls les sociopathes enragés ne savaient pas voir (ce journal, qui, comme toujours dans ce genre littéraire, manifeste les véritables priorités de l’auteur, en fait justice ; 460 pages littéraires, au sens large, trois fois six lignes sur le Conseil d’Etat et l’écume politique), mais de cette chambre à soi, il fit, au XXIème siècle, non seulement une fenêtre sur le monde, mais aussi une mise à nu, à l’épreuve, une expérience du risque et du danger, ce que Michel Leiris appelait « la littérature à la corne de taureau ».

La passionnante trajectoire qui est la sienne s’avère, en fin de compte, éminemment paradoxale : un surmoi plane sur ce livre, qui est celui de la haute Université française. Tel est le vrai lieu de Lambron, back where he belongs. Cela dit, à la différence des lugubres procureurs qu’il exaspère, il ne déteste point se distraire ; mais ce ne sont certes pas Alain Minc ou Eva Herzigova, divertissantes figurines peu indispensables piquetées parmi beaucoup d’autres, qui risquent de lui enseigner quoi que ce soit sur les charmes et les contremarches de l’anacoluthe. Un de ses enseignants avait écrit, sur le bulletin scolaire du jeune Lambron : « Se laisse parfois distraire par un texte d’une extrême attention portée à lui–même ». Au passage, c’est plus rosse et bien mieux envoyé que n’importe quelle nasarde des sicaires de la critique littéraire. Encore un match point pour Alma Mater.

Et bien, inversée, cette devise est devenu quelque chose comme la destinée manifeste du jeune Marc devenu adulte : il se laisse parfois distraire d’une extrême attention portée aux textes par le monde, mais quand celui-ci a le visage de Stella Tennant ou d’Isabelle Huppert, et même celui de Woody Allen ou Jeremy Irons, quel anachorète vindicatif – un oxymoron, au reste – lui jettera(it) la pierre ?

Mais aussi, et peut-être surtout, et cependant à contresens des prescriptions dépersonnalisées de l’université, il met dorénavant plus de lui-même dans ce qu’il écrit, et signe ainsi ses plus grands livres ; pour fendre l’armure, dira-t-on, encore faut-il en avoir une. Il est alors tentant de démarquer ce qu’écrivait Serge Daney à la mort de Jean Eustache : « Creuser dans sa propre vie pour en extraire la matière de ses [livres] était sa seule morale, mais c’était une morale de fer. Ses [livres] venaient quand il était assez fort pour les faire venir, pour faire revenir en lui ce dont sa vie était faite. » 

Sans doute faut-il être pleinement soi pour se faire aussi attentif à autrui. Sans doute faut-il reprendre et tenir ferme le « fil » (tel est le titre du texte de Daney) de sa propre vie, pour savoir avec tant de finesse déplier les replis des livres – et des vies qui y sont tapies – des autres écrivains. Le meilleur – et sans doute le seul, tous les autres étant Dust in the wind – hommage à lui rendre, c’est de le lire lui-même avec la hauteur et le rigueur qu’il prodigue, transmet et manifeste quand il évoque un livre. Puissent ces lignes être, nonobstant les éloges, qui sont de moi, susceptibles d’être contresignées, jusqu’au pastiche – qui est insécablement appropriation, ventriloquie, déférence, et taquinerie -, par un écrivain ayant nom Marc Lambron.  

Marc LAMBRON, Quarante 40 ans, Grasset, 2017.

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