Comme les lecteurs assidus de « Bah alors ? » n’auront pas manqué de le noter, pour Nico, notre bien-aimé rédacteur en chef, un syntagme générique synthétise le cinéma prise de tête, lent, prétentieux, mou, bref chiant : il s’agit du « cinéma iranien ». Même si je me permets très respectueusement de lui objecter que cela n’a rien d’héroïque de se placer ainsi du côté des gros bataillons, car le ratio entre Téhéran et Hollywood doit être de un à cent en nombre de films, de un à mille en nombre de copies, et de un à dix mille en nombre de spectateurs, tout n’est pas faux dans cette désignation péjorative (au-delà du mélange détonant et inimitable de verve et de mauvaise foi qui est la signature de Nico, et qui fait qu’on le lit, même quand on n’est pas d’accord avec lui). Disons donc, pour trouver un point médian entre nous deux, qu’il faut qu’un film iranien soit sacrément bon pour nous intéresser à ce qui s’y déroule, aux antipodes – à tous égards – du mode de vie et de la vision du monde occidentaux.

Quoique. Iran, terre de contrastes ? Pas si sûr. Si l’on n’oublie pas au passage qu’une cinématographie ne reflète qu’imparfaitement une société, a fortiori une civilisation, si l’on pense à « Nahid », autre pépite iranienne (« deux dans la même année, là Thierry tu exploses les quotas » – Nicolas Muller), difficile de ne pas être frappé par la similitude des comportements avec les nôtres : divorcée et mère d’un petit garçon, Nahid veut refaire sa vie, mais se heurte aux réticences de son entourage, et aux contraintes sociétales. Comme en France, quoi.

De même, « Le client » de Asghar Farhadi, se déplie sur un schéma qui n’a pour nous rien d’exotique. Ce film était en Compétition Officielle sur la croisette, et il y a obtenu un beau prix d’interprétation masculine (ce qui ne sauve pas l’honneur d’un palmarès déshonorant de bêtise et d’aveuglement, peut-être volontaire). Il s’agit de l’histoire d’un couple moderne ; éduqué, cultivé, civilisé, à l’aise financièrement, dans le Téhéran d’aujourd’hui. Le mari est enseignant et fait du théâtre (il met en scène « Mort d’un commis voyageur » d’Arthur Miller). Bref, pas vraiment le profil d’un obscurantiste.

Or, dès lors que sa femme a été agressée (suite à un malentendu, mais peu importe), cet homme se transforme, et le désir de vengeance, incontrôlé, envahissant, enragé, lui fait littéralement perdre pied et frôler l’abîme. Il devient le barbare contre lequel tout – éducation, culture, aisance -, eût dû le protéger. Fable sociale subversive et inquiétante, « Le client » est un véritable joyau venu de Perse. De là à voir Nico dans la salle lundi prochain, on va peut-être encore attendre un peu Petit Papa Noël.

Asghar FAHRADI, Le client,

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