Le « Quarto » consacré à Régis Debray, paru dans les derniers jours du joli mai, est à la fois un événement éditorial, une cartographie littéraire, et une signalisation sociale. Celle-ci est la plus facile à décrypter : comme ses prédécesseurs – parmi d’autres – Mona Ozouf ou George Steiner, Debray fait partie de cette catégorie (très peuplée chez Gallimard, maître-d’oeuvre de tout cela) d’auteurs qui n ’ont pas accès à la Pléiade – bah, il y a bien Jean d’Ormesson, preuve que n’importe qui peut rentrer dorénavant dans ce club jadis ultra-sélect -, mais qui méritent mieux que le tout-venant, Blanche ou Folio. Une oeuvre ample et discutée, check ; une audience limitée mais conséquente et fidèle, check ; des thématiques cohérentes et diversifiées, check. Ce dernier point pourrait au reste être reformulé de façon moins suave : entre se contredire et se répéter, voici bien loin que Régis a tranché. S’il serait délirant (et épuisant) de le suivre dans toutes ses contremarches idéologiques – car si l’intellectuel est celui qui parvient à dénicher une cohérence dissimulée au sein des plus exaspérantes contradictions, alors Debray l’est superlativement – mieux vaudrait n’en point prendre prétexte pour ne pas lire cet auteur : c’est toujours intéressant, souvent savoureux, et parfois délectable.

Tel est bien le paradoxe, criblé d’ironie, de ce fort volume – plus de mille pages, denses et riches, mais, inévitablement, inégales. L’on vient à Debray pour ses portraits, colorés, vivants, littéraires, et même surécrits (mais très bien surécrits) de Che Guevara, de Fidel Castro et de François Mitterrand, mais l’on y reste pour Régis. Somme toute, en dépit de l’uniforme vert olive et de l’AK-47 dans les sixties, et du costume trois-pièces et de la note de service dans les eighties, il aura vécu selon une courbe ample et cohérente d’hommes de lettres à l’ancienne, de Normale Sup’ 1961 à l’Académie Goncourt 2011. Une circumnavigation intense, aléatoire et latéralisée, mais pour en revenir au point de départ, via la Sierra Maestra et l’Elysée : écrivain, faute de mieux. Comme Sartre, il pourrait écrire : « Je finirai ma vie comme je l’ai commencée : au milieu des livres. »

Faute de mieux ? C’est déjà pas si mal, surtout quand, comme lui, l’on est surabondamment pourvu de talent. Etrange de prime abord, mais subordonné à l’amplitude d’icelui, la structure de ce « Quarto » est en fait lisible à ciel ouvert, à qui sait, veut et peut lire. Il est vrai aussi que, concernant quelqu’un qui s’est (au)tant agité dans l’arène politique, il ne (lui) reste plus beaucoup de lecteurs qui ne soient prévenus – pour ou contre, en inégales quantité et qualité – avant d’ouvrir le moindre de ses opuscules. (Le papier, pas dégueulasse par ailleurs, de Laurent Joffrin dans « Libé » est une illustration caricaturale de ce tropisme : recension du « Quarto », ou plaidoyer pro domo de « Libé » et de son directeur ? Poser la question, c’est y répondre.) C’est aussi un talent que d’être un miroir du goût des autres.

Plus qu’autobiographique – pourtant revendiqué -, le fil conducteur en est clairement littéraire ; bardé de part et d’autre par deux gros blocs de fiction, romanesque de 1962 à 1977 – que le monde était jeune, alors –, dramaturgique de 2009 à 2016, alors précisément que ces segments ont toujours été la portion congrue du polygraphe protéiforme, le centre, le pivot et pour finir le cœur nucléaire de cet ouvrage est « Loués soient nos seigneurs », autobiographie politique, quoique ultra-littéraire, de 1996. Le chef-d’oeuvre de Debray, de l’avis de tous – de Jérôme Garcin à François Maspéro -, de Régis lui-même, en dépit de quelques « broumpf broumpf » visant à se conformer à son personnage d’atrabilaire irascible (alors qu’il n’y a pas plus urbain), et, tout au bas de l’échelle, de Saunier himself, a enfin un écrin à sa juste mesure. La meilleure, et en tout cas la plus brillante autobiographie politique des quarante dernières années, définit la ligne de flottaison de ce vaste paquebot.

Il y procède à une suprêmement astucieuse, car oblique, autocritique d’autrui : rien de moins contrit que ce retour sur soi, dans lequel il écrit, avec un sens de la formule crépitant et réitéré qui nous ferait presque prendre des vessies pour des lanternes : « Au fond, du jour où je commençai ma carrière officielle de conseiller, le 21 mai 1981, j’avais déjà fait mon temps. Je ne pouvais plus servir qu’aux remords de ce taciturne, ou aux points-virgule de ses discours. Comme il dédaignait les premiers autant que moi les seconds, notre attelage ne pouvait faire de vieux os. » C’est aussi incontestable que superbement écrit. Un seul détail : quinze ans de retard, pour découvrir le soleil en plein jour, que Mitterrand se foutait des programmes et de la morale, des principes et de l’idéologie.

Toujours est-il que cette consécration éditoriale, qui en annonce et en contient d’autres, est une sorte de paradoxal châtiment poétique pour l’Alceste des lettres françaises. Le bretteur mouche son sabre, s’asseoit au coin du feu, et entame la conversation autour d’un cognac de haute cuvée ; il a mis de l’eau dans son vin, mais ce n’est pas déshonorant, bien au contraire. Le supposé misanthrope finit entouré d’hommages : ça lui fera les pieds. Et pour les happy few – dont je suis, mais déjà vous l’aviez deviné – qui le lisaient bien avant que la tribu lettrée dans son ensemble ne s’y mette, ils peuvent sottement s’en irriter, ou moins sottement (voire) conclure : « là comme ailleurs, j’avais raison avant tout le monde. » Que croyez-vous que je choisirai(s) ? Sapristi, vous me connaissez bien.

Régis DEBRAY, Carnet de route – Ecrits littéraires, Quarto-Gallimard.

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