Au mitan des années 90, Hollywood aura engendré, de manière parallèle et simultanée, deux formes, et même deux genres cinématographiques, rapidement appelé(e)s à devenir hégémoniques et donc, inévitablement, à sécréter leur propre académisme, selon l’équation désolante de l’usine à rêves : succès vaut répétition. D’une part, selon un modèle probablement charpenté autour de « Short cuts » d’Altman (1993), le film choral : l’on suit des histoires parallèles de personnages qui n’ont apparemment rien en commun, et qui pourtant, selon un twist de scénariste, fatalement plus ou moins ingénieux, miraculeusement à la fin du film se croisent ou se rencontrent. D’autre part, le biopic, contraction de biographical picture : la mise en images d’une vie exceptionnelle, légendaire au sens étymologique : propre à être lue, et donc (ra)contée.

Plus de navets que de pépites, au demeurant, dans ces champs de coton : la morne répétition aura vite asséché ces rizières, au demeurant peu fertiles à l’origine. Sans doute sont-ce deux fausses bonnes idées. Il existe pourtant un chef-d’œuvre secret, latéral et magnifique, « I’m not there » (2007) de Todd Haynes, au carrefour de ces deux genres cinématographiques, à leur exacte intersection.

A moins d’avoir placé le curseur de votre intelligence critique à l’endroit où il se trouve lorsque vous regardez « Les ch’tis à Hollywood », vous ne manquerez pas de vous exclamer, en lisant les lignes précédentes : « à l’exacte intersection ? Mais comment cela serait-il possible ? Ces deux approches sont absolument incompatibles l’une avec l’autre ! »

Vous avez parfaitement raison – mais cela ne signifie pas pour autant que j’ai tort. D’ailleurs, les lecteurs assidus de cette rubrique savent que je n’ai jamais tort. En l’occurrence, l’explication est cependant d’une limpidité proprement miraculeuse : si « I’m not there » relève à la fois du biopic et du film choral, c’est tout simplement qu’il est inspiré, comme le stipule le générique, « by the many lives of Bob Dylan ».

Y sont représentées en effet les sept étapes de la vie cabossée et magnifique du barde folk, du songwriter nobélisable : le poète fou de Rimbaud de 1958 y est interprété par Ben Whishaw, le born again christian de 1979 par Christian (!) Bale, et le converti/renégat de la guitare électrique de 1965 par Cate Blanchett (?!). Chaque séquence de cette vie éclatée et irrésumable possède non seulement une incarnation, mais aussi un style visuel spécifique – ainsi les scènes avec Cate Blanchett évoquent-elles irrésistiblement « Huit et demi » de Fellini.

En outre, les choix esthétiques – cruciaux – sont ici irréprochables. « I want you », vif, aérien et rythmé comme un amour naissant, dans le plaisir et l’effroi de la découverte réciproque ; « Like a rolling stone », irreprésentable et irreprésenté, gardé en lisière, subtilement, pour le générique. In fine, Todd Haynes a bien mérité de Dylan, et réciproquement ; pour le biopic à venir de Taylor Swift, le réalisateur de Julie Lescaut – ou ma nièce – pourrai(en)t faire l’affaire.

Todd HAYNES, I’m not there, (2007).

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