Jamais en retard d’une vacherie, Georges Clémenceau disait des Etats-Unis qu’ils étaient passés « directement de la barbarie à la décadence sans s’arrêter à la civilisation ». De même, pour ce qui est du rock, je suis passé directement de l’ignorance la plus complète à l’érudition la plus fanatique sans m’arrêter au savoir raisonnable de l’honnête homme, sans passer par la case départ, sans toucher vingt mille.

De cette tendance si profondément incorporée à mon être – entre la modération et moi, c’est une histoire d’amour impossible : elle ne serait pas indifférente à mon charme (?), mais elle n’est tout simplement pas mon genre – qu’elle déborde bien des frontières du rock, d’autres cas seraient plus notoires, aucun n’est plus emblématique que celui d’Eric Clapton.

En effet, à onze ans j’enregistrais les morceaux de rock que j’entendais à la radio sur un magnétophone à cassettes audio : lisant cela, les vingtenaires se demandent si par hasard je n’aurai pas aussi dans ma folle jeunesse chassé le plésiosaure. Toujours est-il que, chance ou intuition, un jour j’appuyai sur la touche « ENR » de mon antédiluvienne machine alors que passait « Layla », le morceau légendaire de Derek and the dominos, groupe éphémère fondé par Eric Clapton, après Cream et Blind Faith, et avant l’aventure solo des seventies.

Tout le monde connaît le riff de guitare par lequel cette chanson commence : l’un des plus facilement reconnaissables et identifiables de toute l’histoire du rock, et, aussi, la tentation et le martyre de tout guitariste débutant. C’est pour jouer des solos pareils que les pré-ados se mettent à la guitare, mais autant vous dire que le toucher virtuose et aérien de « Slowhand » (quel surnom sublime !) n’est pas à la portée de tous les doigs gourds qui depuis les origines se seront portés sur des cordes de Stratocaster.

Comme le savent les spécialistes, et même, hélas pour moi, les autres, « Layla », chanson emblématique de 1970, époque durant laquelle les morceaux étaient souvent des morceaux de bravoure, fait succéder à ce riff énergique et identifiable entre tous, une longue plage de piano, mélodique et apaisée ; sept minutes, mais selon deux parties bien distinctes.

Shame on me, ignare que j’étais, circa 1982 lorsque j’enregistrai « Layla » sur ma pas-nouvelle technologie – à l’Elysée, c’était au moins Napoléon III – je ne cessai, le réécoutant, encore et encore – ô heures bénies de la découverte et de l’appropriation – de me demander s’il s’agissait bien d’un seul et unique morceau. Trente-quatre ans plus tard, je me couvre la tête de cendres ; bien sûr que c’est le même, fallait-il n’y rien comprendre – sans parler de connaître – pour en douter.

Anyway, j’ai fait quelques progrès depuis, tentant de faire mienne – à mon modeste niveau, i.e. dans le magazine que vous lisez en ce moment même – cette flamboyante déclaration d’intention signée Marc Lambron dans son livre « Une saison sur la terre » (2006) : « Peut-être Clapton avait-il été pour moi une sorte de maître en littérature : le travail, la phrase habitée, les chutes de régime et les retours en grâce, l’espoir et la colère, la considération des racines et l’acceptation du temps, l’orgueil et l’humilité, la conviction qu’une vie doit être signée, l’inlassable errance à la recherche d’une Eurydice sans nom. » 

DEREK AND THE DOMINOS, Layla, 1970.

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