« Space, the final frontier… » ; à partir de ces simples mots, deux options s’offrent à vous : soit cela sonne comme de l’araméen, vous n’avez pas la moindre idée de ce dont il peut bien s’agir, et alors vous pouvez sans préjudice majeur vous diriger vers une salle de multiplexe, le Lido de Saint-Raphaël selon toute vraisemblance, à moins que vous ne lisiez ces lignes à La Rochelle, auquel cas ce serait le méga CGR, mais on se demande bien ce que ferait ce magazine d’agglo en Charente-Maritime, à huit cent bornes à vol d’oiseau ; soit vous avez reconnu d’emblée la péroraison inaugurale de chaque épisode de « Star Trek », série télé mythologique, créée en 1969 – décidément, quelle année magnifique – par Gene Roddenberry, vous avez alors de fortes chances d’être un fan, ce que l’on appelle un « trekkie », et alors ne vous donnez pas cette peine, vous vous épargnerez un gros chagrin. En effet, dans « Star Trek – Sans limites », épisode 3 de la troisième série (quel dédale, c’est encore plus compliqué que « Star wars »…), vous ne reconnaîtriez rien de ce que vous avez aimé.

En effet, il est difficile d’imaginer contraste plus radical entre la série originale – hyper-lente, métaphysique, cérébrale et pacifiste – et sa version 2.0 – haletante, pyrotechnique, sursaturée d’effets numériques, et belliqueuse. C’est d’ailleurs, quel lapsus, Justin Lin, à savoir le réalisateur de la franchise « Fast and furious » qui a été retenu pour diriger ce nouvel épisode : difficile d’annoncer plud directement pour ne pas dire plus cyniquement, la couleur ; carambolages à tous les étages, c’est le contraire même de l’essence de « Star Trek ». A la limite ils agirait presque d’un cas d’école chimiquement pur : que deviennent les diaiax d’époque Woodstock (dont est clairement issue la série de Roddenberry) dans le Hollywood d’époque Obama ? Réponse : ils sont purement et simplement broyés, dans une concaténation spectaculaire d’hier par (et dans) aujourd’hui.

Les personnages du film « Star Trek sans limites » sont les opposés, radicaux et absolus de leurs lointains ancêtres télévisuels ; mais ils sont en revanche la copie conforme de leur voisins de bureaux hollywoodiens de 2016. De la série de départ ne restent que les signes, comme eût dit Barthes : les costumes de pyjamas (bah, si on a vraiment envie de faire chier on peut aussi dire que Luke Skywalker a un kimono de judoka), l’internationalisme de l’équipage (Sulu japonais, Chekhov russe, Scott écossais, Uhura black), et bien sûr le trio central des héros : le capitaine Kirk, le lieutenant Spock, qui est un vulcain (comme un humain, mais avec les petites oreilles relevées), et le docteur Mc Coy, que tout le monde appelle « Bones ». Pour ceux qui n’auraient jamais regardé la télé de toute leur existence, à supposer que de telles personnes existent (un ermite dans sa grotte, peut-être, mais la question est : pourquoi un ermite dans sa grotte lirait-il « Bah alors ? »), je rappelle la structure psychique de la série, et en définitive de chaque épisode.

Spock est froid, cérébral, rationnel et surtout – c’est même son mantra – « logique » ; Bones est tout feu tout flamme, impulsif, émotif et terriblement humain ; Kirk, qui décide et arbitre, est à l’intersection des deux, sans doute parce qu’il est lui-même un peu chacun des deux. De même que les romans de Mauriac sont de perpétuels conflits entre foi ardente et désir brûlant (quelque peu répétitifs, au reste), les épisodes de « Star Trek » sont des litiges entre son cerveau droit, alias Spock, et son hémisphère gauche, c’est-à-dire Bones. Retrouve-t-on ce schéma dans le film de Justin Lin ? Poser la question, c’est y répondre.

Mais du moins a-t-on autre chose à la place, car, comme la nature, Hollywood a horreur du vide : ce qu’on a, c’est un héros tête brûlée dragueur et picoleur avec un Oedipe gros comme ça, qui s’est engagé dans « Starfleet » en mémoire de son papa mort (tout cela ressemble au Kirk interprété par William Shatner comme moi à Leonardo Di Caprio, encore que la nuit, avec de mauvaises lunettes et caché derrière un mur, je puisse faire illusion ; il a pas un petit côté grassouillet, le Leo ?), et, presque sans rapport, deux seconds rôles qui sont comme chien et chat et ne cessent de se quereller sur fond d’affection (et même, horresco referens, c’est décidément plus que je n’en puis supporter, un Spock qui pète un boulon et se bat, alors que se battre « it’s illogical, captain »).

Bref, la série d’origine a amené la mythologie, les grandes lignes, et les noms (plutôt que les caractères), tandis que la version cinéma a imposé au forceps les codes du cinéma contemporain, speedé et simpliste. Le cocktail est, selon ce que chaque spectateur a dans sa vidéothèque, l’intégrale de Roddenberry ou le coffret de « Fast and furious », déséspérant ou délectable.

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