S’il est difficile de définir ce qu’est un chef-d’œuvre en littérature, tant la subjectivité y joue un rôle essentiel, peut-être – je dis bien peut-être – est-il plus aisé, en sciences humaines, d’esquisser une définition communément partagée de ce concept à la fois ambivalent et essentiel de tout art : un livre qui serait, disons, à la fois un régal et une référence, qui allierait plaisir de lecture et documentation impeccable, originalité et érudition. « Conjurer la peur », le stupéfiant ouvrage de Patrick Boucheron, aux confluents de l’histoire de l’art, du traité politique et du récit personnel, sinon autobiographique, en serait un parfait exemple.

Mais il y a peut-être, dans ce secteur de l’édition, et dans lui seul, un type de livre aussi intéressant que le chef-d’œuvre : il s’agit de l’essai stimulant mais inaccompli, à la fois discutable – dans le meilleur sens du terme – et contestable, qui déconcerte et intrigue, qui parfois séduit et parfois irrite, sans jamais vraiment convaincre tout à fait. « Utopies réalistes », de Rutger Bregman, correspond stricto sensu à cette définition.

Il s’agit avant tout d’un livre à la trajectoire éditoriale surprenante : tout d’abord rédigé en néerlandais (langue minoritaire s’il en fut jamais), c’est dans sa traduction anglaise qu’il est devenu un best-seller international. Et c’est traduit de la langue anglaise qu’il apparaît ces jours-ci sur les tables de nos librairies et médiathèques préférées, aux recommandables éditions du Seuil. Précisons cependant que, comme il s’agit de journalisme – de bon niveau –, cette double déperdition est moins préjudiciable que si c’était de la littérature.
Nombreux sont mes interlocuteurs, lorsque je leur parlais de mon plaisir teinté d’agacement à la lecture de ce livre, à avoir évoqué en réponse à son titre le mot de contradiction. En langue française soutenue – et je me pique d’écrire ainsi, du moins lorsque l’envie m’en prend -, un syntagme de deux mots qui se contredisent l’un l’autre est désigné par le nom d’oxymoron. Alors, posons, Bah alors ? oblige, la bonne question, non sans, Saunier oblige, avoir longtemps tourné autour d’elle sans conclure (reproche d’une de mes ex, au passage) : « Utopies réalistes », le livre comme ce qu’il décrit, est-il un oxymoron ?

Ma foi, c’est en tout cas un ouvrage qui prend à rebrousse-poil les idées reçues : ainsi le premier chapitre s’intitule–t-il « pourquoi il faut donner de l’argent aux gens ». Bregman y raconte, sur un ton très romanesque, quatre expériences réelles – en Angleterre, aux Etats- Unis, au Malawi, au Canada – dans lesquelles des sommes conséquentes ont été distribuées sur une petite échelle à un nombre limité de personnes : contrairement à ce que vous en auriez attendu – qu’en sais-je après tout ? -, en tout cas contrairement à ce que moi j’en attendais, non seulement les individus en question ne cessent pas complètement de travailler, bien au contraire, mais de plus leurs investissements s’avèrent plutôt avisés. Evidemment, ce plaidoyer latéral et pourtant lourdingue en faveur du revenu universel ne tranche en rien le débat ; qu’en serait-il à l’échelle d’une société ? Mais si les réponses du livre ne convainquent pas toujours, les questions qu’il pose ont le mérite de sortir des sentiers battus – renommés dans la novlangue up to date « autoroutes de l’information. »

Thierry Saunier

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