Jeune romancière américaine née en 1968 – excellent millésime, dès lors que l’on s’en tient au versant féminin -, Rachel Kushner a connu le succès aux Etats-Unis avec son deuxième roman, « The flamethrowers », paru Outre-Atlantique en 2013. Publié sous le titre – traduction littérale – « Les lance-flammes » en France en 2015, le texte déclencha une nouvelle hype, ce qui a alors aiguisé ma curiosité. (Avant de me jeter la pierre, n’oubliez pas qu’aux bibliothécaires, comme aux libraires au reste, on parle avant tout des livres qui marchent. Si l’on pose l’équation « vente égale corruption », mieux vaut envisager un autre métier). Le voici en format de poche, depuis avril 2016 : un délai rapide – ce qui est un signe, mais est-ce de talent ou de succès ? Les deux ne sont pas incompatibles, la preuve.

Mais ce qui frappe, avant même que d’ouvrir le livre, c’est son comité de parrainage, le plus éblouissant que je connaisse en littérature américaine contemporaine. Peter Carey, Karen Russell, Colm Toibin, Colum Mac Cann et jusqu’à Jonathan Franzen – les lecteurs de « Bah alors ? »  savent bien que j’idolâtre cet écrivain – sont les augures qui se seront penchés sur ce berceau béni. Autant d’auteurs – et donc de lecteurs – très différents, ce qui accroît le mystère, et attise le désir.

De quoi s’agit-il ? Même si le récit déplie des ramifications subtiles durant la Première Guerre Mondiale, il se déroule pour l’essentiel en 1976–1978, d’abord à New York, puis en Italie. Une jeune femme de vingt-trois ans, sexy et naïve, dénuée de prénom, mais que son amant va surnommer Reno (pour la raison minable qu’elle provient de ce bled paumé du Nevada, autant dire de nulle part), aime la vitesse, cherche l’amour et croit en l’art. Elle fait de la moto, vit avec – ou chez – un mec qui a dix ans de plus qu’elle, mais qui, surtout, est un artiste de renom, quand elle-même n’est guère qu’une débutante cherchant encore sa voie.

Cependant, le début du livre peut déconcerter, dans la mesure où les chapitres consacrés à Reno alternent avec des séquences situées soixante ans auparavant. Chez un auteur qui manifeste par ailleurs une telle maestria, l’hypothèse de l’étourderie ne tient pas ; et, comme de juste, si ce livre est bien écrit – sans plus – il est, en tout état de cause, admirablement construit (ce sur quoi Carey et Toibin ont insisté, à juste titre). Car le « héros » (peu sympathique) de ces épisodes antédiluviens, Valera (sans prénom), fondateur d’une dynastie automobile, est en fait le père de Sandro Valera, l’artiste new-yorkais cool qui est l’amant de Reno. Il semble dans un premier temps que Sandro a renié ses famille et fortune, et qu’il ne s’agit donc que d’un roman des origines.

Mais le livre bascule et prend une ampleur inattendue – et superbe – lorsque Roberto, le frère aîné de Sandro, et ci-devant grand manitou de l’entreprise familiale, est kidnappé par les Brigades Rouges – ce sont les années de plomb -, et que, rattrapé par des fils qu’il croyait à jamais rompus, Sandro part en Italie avec Reno, laissant tomber l’art moderne, New York, la nouvelle frontière, et bientôt sa maîtresse – trahie dans un des morceaux de bravoure du livre – pour en revenir aux fondamentaux : le fric et le pouvoir. Patricien un jour, patron toujours. Le jeune homme cool et sexy dissimulait (fort bien) une machine de guerre, et si Rachel Kushner a(vait) une thèse – subtilement diaprée -, ce serait celle selon laquelle nul n’échappe à ses origines.

Le roman prend alors de l’altitude (on est déjà page 350), et le regard, à la fois naïf et curieux (un alliage efficace) de la jeune femme sedotta et abbandonata, livrée à elle-même dans un pays dont elle ne parle pas la langue, offre alors une véritable leçon de choses, qui n’a qu’une limite d’être indolore – car de qui apprend-on le mieux, sinon de la douleur et du chagrin ? Un beau Bildungsroman, assez classique, d’éducation et de désillusion, qui décape les mythes attachés à l’art, à l’amour, et à l’argent. Dans cet ordre ? Oh ben vous alors.

C’est élégant, profond, intelligent, subtil, souvent délicat et parfois violent, ça se lit à vitesse grand V – la métaphore est appropriée – et pourtant cela laisse pensif longtemps après que l’on ait achevé, avec un plaisir sans mélange, la dernière page : en un mot, c’est de la littérature.

Rachel KUSHNER, Les lance-flammes, Le livre de poche, 2016.

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