Plus jeune, dans ma discographie, « l’école du micro d’argent » d’IAM avait une place de choix. Le premier album de la Fonky Family, « Paris sous les bombes » de NTM, ou alors « L’homicide volontaire » d’Assassin se mélangeaient volontiers aux albums de Korn, Marilyn Manson ou Led Zeppelin. Peut-être parce que c’était générationnel, ou peut-être culturel, mais quoi qu’il en soit , écouter ces groupes c’était la hype du moment. Au collège, fallait réciter par cœur « Petit Frère » ou pour les plus initiés « Demain c’est loin » pour avoir sa place dans les plus cools. Ado, fallait savoir que c’est Lord Kossity qui gueule, pas Joey Starr. Pour les plus vieux, c’était un phénomène de mode qui allait s’éteindre. Puis il y a eu les albums internationaux d’artistes Hip Hop qui venaient d’un autre monde : Wu Tang Clan, 2 pac, Dr Dre, Delasoul,… Des mecs qui maîtrisaient grave. Alors lentement mais sûrement, et surtout avec l’explosion du rap en France, tout le monde s’est mis à écouter tous ces gars qui avaient des choses à dire sur leur quartier, leur vie, la nôtre aussi. Et comme toutes les modes, le dieu Finance s’est penché sur la question. Et sans s’en apercevoir, tout est devenu nul. Sniper, Tragedy, K-Maro étaient numéro un. Un mauvais rap, un mauvais phrasé, du mauvais son. Tous les ingrédients pour nous pousser à écouter les trésors qu’on avait déjà sur nos étagères, et passer à autre chose. J’ai fait parti de ceux-là : ceux à qui le rap a laissé un goût amer d’objectif inachevé, qui 15 ans plus tard ont toujours comme référence « Mauvais œil » de Lunatic sans pour autant comprendre les albums de Booba.

Période de survie

Alors pour rester connecter au monde du hip-hop et sûrement pour ne pas être à la rue dans une conversation avec des plus jeunes, j’ai continué à m’intéresser à ces « artistes » comme un mec en panne qui regardent les bagnoles sur la bande d’arrêt d’urgence, en attendant la dépanneuse. Dans mon cas, les dépanneurs se sont appelé Hocus Pocus. Excellent groupe, sorte d’hybride d’influence cool, avec en tête de proue 20Syl, un MC qui a sûrement lu plus que deux histoires de la collection « Chair de Poule » contraint et forcé. Hocus Pocus a enchaîné trois albums (73 touches, place 54, 16 pièces) entre 2005 et 2010. Et je ne connais personne qui n’a pas adopté, dès la première écoute, ces albums qui sont – à mon sens – dans les meilleurs sortis en France, tous styles et toutes années confondues. Et il y a eu Orelsan. D’abord à reculon – l’artiste ayant eu une tripotée de médias qui le pointaient du doigt, le propulsant au rang numéro un de la misogynie – j’ai écouté un peu sur le tard l’album « Perdu d’avance », en 2010, je crois, un peu avant la sortie du second album « Le chant des sirènes » . Je l’ai dit juste au-dessus, j’étais un peu à la traîne, et je le suis toujours. Quelque part, malgré les déceptions régulières, j’attendais toujours un album fantastique d’IAM.

2017 : année du renouveau pour les fragiles.

J’explique. Le rap se divise en une tonne de catégories avec deux grandes familles : ceux qui n’écoutent que ce style musical, et les autres. Souvent plus « violent » dans le propos, le rap pour les types qui ne se mettent que ça dans les oreilles et – à mon sens – très caricatural : on parle – et là je joue le veux réac – d’argent, de drogue, de boite de nuit ou comme disait Michel Muller « des grosses filles et des jolies voitures ou l’inverse ». Dans ce monde les plus grands essaient de savoir qui a la plus grosse à coup de « clash ». Récemment l’artiste Rohff en a fait les frais. Condamné pour 5 ans de prison pour « action collective préméditée d’une grande violence, sans autre mobile établi qu’une démonstration de force », le rappeur a décidé de mettre en application ces propos contre le rappeur Booba, en allant avec quelques copains dans une des boutiques officielles du dernier (parce que la musique ce n’est pas assez pour gagner du pognon) et en tabassant le jeune vendeur qui n’avait sûrement aucun lien avec celui qui était visé dans les morceaux. Ajouté à cela, les mecs ultra mainstream comme Jul qui – soit dit en passant – est une honte pour la musique en France et surtout un cas d’école pour tous les pédopsy en activité (comment peut-on laisser des gamins s’amuser sur des morceaux où on parle littéralement de viol?) et vous avez à peu près le tableau du rap français. Celui qui passe en boucle sur skyrock, bourré d’autotune et de rimes pauvres. Très pauvres.

Mais les artistes de ma période de survie ont pris de l’espace, de plus en plus, sans le paysage musical de chez nous. Orelsan a été rejoint par des gens comme Nekfeu, Lomepal, pour ne citer qu’eux dans les rappeurs blancs. Il y a Youssoupha et Oxmo Puccino qu’on croise plus souvent dans des festivals de jazz que dans les studios de Skyrock. Il y a Disiz qui est très loin de son « j’pète les plombs » qui avait fait un carton il y a de ça 17 ans maintenant. Tous ces artistes c’est des mecs fragiles qui ont des références culturelles bien plus larges, un sens de la musicalité des mots, une sensibilité musicale. Bref sûrement des mecs qui ne mangent pas les croûtes de leur pizza comme le dit si bien mon petit frère : des mecs fragiles. Des rappeurs qui parlent de leurs problèmes de cœur, de leur famille, de leur côté loser, qui s’imaginent parent… Le tout sur des instrumentaux très inspirés. Et sérieusement, ça fait du bien. Ce sont simplement des mecs qui ne prennent que la technique rap sans embrasser la culture à 100%, des mecs qui n’ont pas peur de fredonner un refrain. Des mecs qui apprennent à grandir, des mecs normaux et donc des mecs qui nous parlent plus. Petit point rapide sur 4 albums à écouter pour réapprendre à apprécier.

 

Lomepal – Flip

Ça veut dire quoi « le bien » ?
Je suis né, j’ai pas tout compris
C’est pas gentil d’être méchant
Mais c’est plus rentable que le bonheur des gens
La misère, ça impressionne moins qu’un salto
Ça les ennuie comme le goût de l’eau plate
Ah, ce monde c’est une bonne blague
Je lis les nouvelles pour me faire les abdos

Une pochette avec l’artiste grimé en travelo qui vient de passer une nuit trop longue, maquillage coulant pour preuve, du jamais vu dans le rap. Lomepal c’est un peu la contradiction du hip-hop. Passionné de skate, Antoine Valentinelli s’est mis à la musique sur le tard. Il avoue même que les passages chantés dans l’album sont des attributs nouveaux pour lui qu’il ne maîtrise pas encore. Pourtant, l’album est excellent. Des instrumentaux qui font penser aux meilleurs de Kavinsky, des thèmes variés souvent autour de la recherche du plaisir, et surtout une ambiance originale. Un album qui s’écoute d’une traite, sans problème, et avec des écrits qui se laissent lire. Un véritable OVNI.

 

Orelsan – La fête est finie

On t’dira d’être premier, jamais d’être heureux
Premier, c’est pour ceux qu’ont besoin d’une note, qu’ont pas confiance en eux
T’es au moment d’ta vie où tu peux devenir c’que tu veux
Le même moment où c’est l’plus dur de savoir c’que tu veux
À part traîner avec ta bande
Surtout pas rater la dernière rumeur, le dernier truc marrant
Honnêtement, tu raterais pas grand-chose si tu partais quatre ans
Quoi que, c’est important, fais d’la merde tant qu’il est encore temps

Aujourd’hui il n’est plus à présenter. Orelsan c’est les victoires de la musique, c’est les disques de platine, c’est les featuring avec Stromae, c’est la minisérie de Canal « Bloqués », et encore plus. Dans son troisième album, le Caennais a décidé de montrer tout son potentiel musical. Mention spéciale pour « Tout va bien » et « Notes pour trop tard » : dans la première, Orelsan joue le rôle d’un papa parlant à son enfant qui essaie d’édulcorer les horreurs du monde, dans la seconde il interprète le grand frère que chacun a voulu et qui donne des leçons sur la vie et les choix que l’on a tous à faire. Simple et Basique, comme son single, mais je ne connais pas beaucoup de gens, aujourd’hui, capables d’enchaîner des choses aussi simple et basique aussi joliment. Un succès bien mérité, un album qui a comme défaut, le fait d’être trop court.

 

Nekfeu – Cyborg

Ils disent que l’amour rend aveugle, mais il t’a redonné la vue
Il t’as fait muer quand ta rage était sourde, il a fait fredonner la rue
Il t’a fait retirer le collier de chien qui te servait d’écharpe
L’éducation t’a fait désapprendre des choses essentielles que tu savais déjà
Surtout n’oublie pas qu’avant tu riais, mais l’amour te libère, l’as-tu oublié ?
T’es rien dans l’univers et avant tu rayonnais
Libère ta lumière, ils voudront te raisonner, libère ta lumière

Dans l’entre-deux. Des morceaux de bravoure comme « Esquimaux » ou « Squa » se mélangent à des titres écrits avec la passion des plus grands paroliers. « Avant tu riais », « Galatée » ou « Humanoïde », le deuxième album de Nekfeu, ancien membre du groupe 1995, est un album réfléchi. Sorte de lien entre les aficionados du rap populaire et de ce fameux rap fragile, dans « Cyborg » et dans mon cas, on sélectionne les morceaux qu’on veut écouter et on apprécie. Petit bémol : les morceaux ont une tendance difficile – à cause de la voix plutôt monotone de l’artiste – à être avalés d’un trait.

Isha – La vie augmente, Vol.1

« Ha c’est belge ? », « Ok… », « Non, mais il est sérieux ? ». Je pense qu’avec l’album d’Isha on touche à une autre dimension dans le rap. Va falloir d’abord vous convaincre que les trois premiers albums cités sont cools avant d’aller sur cet album. Mais c’est quand même une petite pépite. Plus vulgaire, plus rap finalement que les autres, là on ne peut pas parler de rap fragile, mais il y a beaucoup d’humour. Palme d’or pour le morceau « Le frigo américain » où Isha déclare son amour pour ce superbe frigo dispenseur de glaçon à la demande. Pour un public plus averti.

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