Le sport de haut niveau vit, respire et palpite d’affrontements individualisés, et plus ceux-ci sont manichéens, mieux c’est. Il suffit de se souvenir du splendide film de Ron Howard « Rush », qui raconte la saison 1976 de Formule Un, achevée par le sacre de James Hunt, vainqueur in extremis de l’autrichien Niki Lauda. Sportivement, le suspense avait été insoutenable, avec une ultime course au Japon décisive, noyée sous des trombes d’eau, qui vit le renoncement de Lauda – grièvement brûlé au Nurbugring trois mois auparavant – et, par voie de conséquence, le couronnement de son rival. En termes de suspense, la F1 n’a jamais connu mieux en 67 ans d’existence. Mais cela eût-il suffi à faire un si bon film ?

Bien sûr que non. Ce qui fait sens – et en l’occurrence, image -, c’est le contraste, la confrontation, l’affrontement entre deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre. Hunt : fantasque, risque-tout, play-boy, brûlant la chandelle par les deux bouts ; Lauda : méthodique, bosseur, organisé, prudent. Et bien, même dans un sport collectif comme le foot, il n’en va pas autrement.

Difficile d’imaginer personnalités plus opposées que José Mourinho et Pep Guardiola. Or, non seulement il s’agit des deux entraîneurs les plus titrés des quinze dernières années (deux ligues des Champions chacun, huit titres de champions dans divers pays pour le premier, six pour le second), non seulement leur(s) vision(s) du foot sont diamétralement opposées, mais par surcroît, depuis l’été 2016, ils travaillent dans la même ville : le Portugais y dirige Manchester United, et l’Espagnol (ou catalan) Manchester City. Deux armadas surpuissantes, deux entraîneurs hyper-charismatiques : les conditions du duel sont réunies.

Force est de reconnaître cependant que la saison dernière n’aura pas été à la hauteur des attentes : si Mourinho a sauvé les apparences en remportant la Coupe de la Ligue, et – surtout – la Ligue Europa, Guardiola, pour la première fois de sa carrière a fini l’année sans le moindre trophée, ce qui est sans doute dû à l’adaptation au foot anglais, très spécial à tous points de vue.

Mais cette année, les deux églises sont revenues au centre du village (aidées par quelques transferts onéreux mais bien ciblés) : les deux équipes caracolent – quel beau mot – en tête du championnat d’Angleterre, avec un avantage à City, et se sont toutes deux qualifiées dès le quatrième match en Ligue des Champions : nous les reverrons au printemps – et ce seront de sérieux prétendants à la victoire finale. Ce qui permet de réanimer, in fine, l’opposition de style(s).

Spectaculaire, offensif et flamboyant, Pep est l’apôtre – et le théoricien – du beau jeu ouvert et léché, basé sur la possession de balle. Son équipe possède la meilleure attaque d’Europe, toutes compétitions confondues. Solide, hermétique, et calculateur, José est le praticien – sans théorie – d’un jeu rapide, bien charpenté, et efficace, basé sur la contre-attaque et le mur de Berlin. A priori, rien de plus manichéen. A posteriori aussi. Mais l’un des charmes sans nombre du foot, c’est que, outre que les raisons du cœur y priment parfois sur toutes les autres – Red Devil till I die -, le bien et le mal y sont des notions vides et désincarnées, et que parfois une défense héroïque s’y avère plus efficace, et même mais oui, messeigneurs, plus belle, qu’une attaque échevelée. Choisis ton camp, camarade. Bien sûr. Mais respecte et surtout comprends le camp d’en face. L’aimer, ce sera du bonus.

Thierry Saunier

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