Robert Desnos (1900-1945) est un grand poète français du XXème siècle, mort d’épuisement dans le camp de concentration de Terezin. Ces dates, à elles seules, laissent deviner un destin magnifique et brisé, que le beau roman de Gaëlle Nohant, intitulé « Légende d’un dormeur éveillé » déplie d’une plume élégante, littéraire et supérieurement informée. Ce livre est à la fois un hommage, une biographie romanesque – et non romancée, la nuance est de taille – et, donc, en dernière analyse, un roman.

On s’en souvient, Gaëlle Nohant avait connu un énorme succès, aussi mérité qu’inattendu, avec son roman précédent, intitulé « La part des flammes », paru en 2015 aux mêmes éditions Héloïse d’Ormesson. Il y était question de l’incendie du Bazar de la Charité, qui fit plus de 120 morts (au demeurant, presque toutes des mortes) le 3 mai 1897 à Paris. Gaëlle Nohant reprend dans « Légende d’un dormeur éveillé » le même principe, éprouvé au fil du succès, c’est-à-dire s’appuyer d’abord sur une impeccable documentation historique, puis animer tout cela d’un authentique souffle littéraire : tel est le secret, au reste, de tous les bons écrivains (les médiocres se contentent de compiler de la doc’, les moyens font trop confiance à leur seule plume).

Le roman commence vers 1930 : Desnos est alors déjà passé par la galaxie surréaliste, mais s’éloigne d’un André Breton ombrageux, voire tyrannique. Ce sont les années heureuses, durant lesquelles Desnos tire le diable par la queue, mais qui sont nimbées d’amour et d’amitié – il y rencontre la femme de sa vie, Youki, et son frère de sang, Jean-Louis Barrault -, et irradiées, insécablement, par la liberté et la poésie. Il faut dire aussi que ce gros et beau roman est un délice de name-dropper : à chaque page l’on retrouve Eluard, Prévert, Picasso, Breton quand ce ne sont pas Foujita, Crevel ou Artaud. Epoque bénie des dieux de l’art, où les talents majuscules pullulaient à chaque coin de rue.

Mais époque dramatique, durant laquelle le fracas du monde s’impose à tous et à chacun, brisant à jamais les plus héroïques. Desnos sera l’un d’eux, s’engageant dans la Résistance ; il sera arrêté puis mourra en déportation. Les dernières pages du livre – strictement conformes à la vérité historique – sont simplement bouleversantes : d’un pas crâne et assuré, le poète marche vers une mort atroce. Habilement, Gaëlle Nohant bascule sur une nouvelle technique littéraire pour ce dernier, douloureux, et très beau, chapitre : il s’agit du journal, inquiet et tremblant, de Youki, demeurée à Paris tandis que Desnos était déporté. Il ne reviendra pas de ce chemin tressé de nuit et de brouillard. « Ce soir, je ne rentrerai pas car la nuit sera noire et blanche », disait déjà son prédécesseur Nerval. Cela eût pu être l’épigramme de ce beau livre tragique et cependant exaltant, ce qui est bien le signe, indubitable, qu’il s’agit de littérature hauturière.

Thierry Saunier

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