Imaginez. Vous êtes en 1976. Lamentablement, avant que votre copine ne se rende à un entretien d’embauche, vous ne savez que lui dire, pauvrement, tristement, misérablement : « bonne chance ». Quand vous croisez l’un de vos cadets – ça m’arrive de plus en plus au fur et à mesure que mes artères s’obturent -, vous vous adressez à lui en lui disant laconiquement : « jeune homme ». Légaliste jusqu’au bout du dictionnaire, vous prononcez toutes vos phrases dans l’ordre grammatical requis. Pire : vous n’avez jamais entendu parler de Sabre- Laser, de chevalier Jedi, de Faucon Millénaire. Bref ; en un mot comme en cent, votre vie, la mienne, valent à peine d’être vécues, il ne vous, ne nous reste plus qu’à nous pendre au réverbère le plus proche.

Heureusement tout cela n’est qu’un mauvais rêve, et n’a jamais existé. Delphine a une échéance importante la semaine prochaine ; je vais lui dire, comme à chaque fois : « que la Force soit avec toi ». Je reçois un stagiaire : ce sera mon jeune padawan (s’il écarquille les yeux, je le vire aussi sec). Merde, c’est déjà la deadline pour le bouclage de Bah Alors ; qu’à cela ne tienne : « mon article écrire je vais. » Bref, nous vivons tous dans une galaxie très proche dans laquelle – grâce à Dieu, grâce à la Fox, mais surtout grâce à George Lucas – Star wars existe – pour irradier nos vies.

Lorsque l’on lit les – mutiples, et pour cause – biographies de Lucas, un point, évident, flagrant, attire l’attention : sa personnalité présente des défauts qui, en temps normal, seraient rédhibitoires pour un cinéaste (et quel !). Fallait-il donc que sa vision, qui, elle, est incroyablement enracinée, s’avère convaincante pour que tous et chacun passent sur ce qui ordinairement est létal. Timide, inhibé, introverti, il éprouve un mélange d’admiration et d’effroi à l’adresse de son contraire – et jadis mentor – Francis Ford Coppola, grande gueule extravertie, charismatique, et (George en a fait les frais) tyrannique. Asocial limite autiste, il a toujours eu du mal à s’adresser aux gens, ce qui est clairement handicapant pour ne serait-ce que la direction d’acteurs (sans parler des équipes chargées des effets spéciaux). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’était pas derrière la caméra lors des sequels de la trilogie originelle : L’Empire contre-attaque (1980) a été réalisé par Irwin Kershner, et Le retour du Jedi (1983) par Richard Marquand. Ce sont pourtant ses films, sinon de A à Z, disons de A à Y.

Autre handicap, supposé insurmontable dans cet aquarium de requins nommé Hollywood : son moralisme. Hérité de ses parents, pour partie (mais pas que) d’origine religieuse, il s’enracine également dans une pratique professionnelle dotée d’un surmoi tyrannique ; il fait de lui, là encore, le contraire de Coppola, prêt, sinon à tout, du moins à beaucoup de choses pour arriver à ses fins. A l’inverse, Lucas a un sens très aigu de ce qui doit se faire, et plus encore, de ce qui n’est pas bien. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles, sous ses dehors bénins, il est un si redoutable négociateur (les studios en auront fait les frais) ; lorsqu’il est convaincu que son interlocuteur s’asseoit sur l’éthique, il est proprement impitoyable. Alors que par ailleurs, il est inhabituellement généreux comme producteur – inhabituellement eu égard aux mœurs hollywoodiennes, s’entend. Lucas et Star Wars ont des affinités profondes, indubitablement, avec l’inoxydable bonne conscience qui est à la fois la force et la faiblesse des Etats-Unis.

Au reste, l’opposition entre Luke Skywalker et Han Solo, qui est l’une des lignes de force de la saga, a une origine noble, avouée et revendiquée : il s’agit d’Autant en emporte le vent. Selon Lucas, Luke serait Ashley Wilkes, le gendre idéal, et Han Rhett Butler, le mauvais garçon sans foi ni loi, infiniment séduisant cependant. Mais ça, c’est pour la vitrine, c’est la com’ officielle, et estampillée telle. La vérité, et George l’avoue volontiers lorsqu’il est en confiance, c’est que Skywalker est l’auteur tel qu’il se voit – naïf, loyal, timide, soucieux de bien faire – et Solo une projection à peine masquée de Coppola – dégourdi, déluré, égocentrique et voyou sur les bords.

Cela dit, La guerre des étoiles aura, succès intergalactique aidant, élevé cette opposition somme toute traditionnelle à la hauteur du mythe. La saga est inspirée, dans ses fondations, d’un livre de l’anthropologue Joseph Campbell intitulé Le héros aux mille visages (1949). Son syncrétisme puissant, et plus encore son manichéisme sans faille auront permis à la saga d’occuper une place vacante, selon la prophétie de Lucas lui-même, depuis la fin des films de pirates, le navire spatial  y remplaçant merveilleusement le navire tout court ; celle qui permet de justifier et même d’illustrer cette phrase sublime de Michel Foucault : « Les civilisations sans bateaux sont comme les enfants dont les parents n’auraient pas un grand lit sur lequel on puisse jouer ; leurs rêves alors se tarissent, l’espionnage alors y remplace l’aventure, et la hideur des polices la beauté ensoleillée des corsaires. »

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