Et pourquoi faire une introduction, quand la personne interviewée n’est autre que Catherine Aubry, que vous avez eu l’occasion de lire des centaines de fois dans le quotidien Var Matin. Pour tout vous dire, non seulement cette militante France Insoumise, ex-candidate aux législatives de la 5e circonscription, sait se présenter toute seule, mais en plus ses réponses sont structurées. Alors nous, on a branché le magnéto, on a discuté avec l’animatrice de l’antenne FI de chez nous et on a juste très peur de faire des fautes d’orthographe.

Catherine, peux-tu te présenter ?

Je suis d’une famille où la politique comptait beaucoup, ma famille était de gauche sans être encartée ou militante : c’était des valeurs. Mon père était gardien de prison et nous vivions avec un gros SMIC pour 6. Mes parents ont tout fait pour que mes sœurs et moi réussissions dans nos études, pour sortir de la classe ouvrière bien qu’ils nous répétaient sans cesse de ne jamais oublier de quel milieu nous venions. Mes parents ont bien réussi leur coup, puisque j’ai une sœur agrégée de Lettres, une sœur maître de conférence en sociologie, une sœur greffière à la Cour d’appel et moi qui suis journaliste. Nous avons réussi nos études à coup de bourses, de boulots d’été et de sacrifices parentaux. Je ne sors pas de la cuisse de Jupiter, et je n’ai pas d’admiration pour les gens qui arrivent facilement où ils veulent grâce à l’argent. La valeur travail/éducation est importante pour moi et j’ai essayé de la transmettre à mes enfants.

Comment es-tu venue au militantisme ?

J’ai été journaliste pendant 37 ans, donc observatrice de la vie politique et sociale de nos communes. Étant journaliste, je ne pouvais pas adhérer ni militer directement pour un parti politique. C’est difficile dans des petites villes comme chez nous d’être adhérent à un parti et de rédiger un article sur un conseil municipal en étant objectif. Cela dit, je ne crois pas du tout à l’objectivité: on écrit toujours avec son cœur et ses tripes, le journaliste est un être humain, le tout est de bien argumenter. Par contre, j’ai beaucoup milité dans le milieu syndical, puisque c’était autorisé (et heureusement!) dans ma profession. J’ai été déléguée CGT, je connais parfaitement tous les rouages des instances représentatives du personnel et je suis d’autant plus sensible au massacre du Code du travail opéré par l’équipe de Macron car je mesure la tâche qu’on pouvait accomplir syndicalement. Quand je vois que le nouveau code du travail a absorbé le CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, NDLR) à l’intérieur d’un grand truc où il y aura un peu de tout, ça me révolte.

En 2015, j’ai fait partie de la quarantaine départs volontaires de la rédaction de Var Matin-Nice-Matin dans le cadre du PSE (Plan de Sauvegarde de l’emploi, NDLR).

J’ai adhéré au Parti de gauche après avoir quitté le journal. J’ai choisi ce parti parce qu’il me semblait le plus novateur, je ne voulais plus d’anciens partis hiérarchisés, structurés autour de batailles de courants, de clans… Le Parti de gauche était un parti jeune et ouvert. J’ai retrouvé Jean-Claude Macé qui y militait aussi. Et quand Mélenchon a lancé la France insoumise et son programme l’Avenir en Commun en février 2016, le mouvement a démarré. Jean-Claude a créé le groupe d’appui à la candidature de Mélenchon et je l’ai rejoint.

Comment se sont passés les débuts de la France Insoumise dans nos communes ?

Au début, on était un petit peu seul, notre circonscription – pour la gauche – est une terre de mission!(rires) On a bien travaillé. Notre groupe d’appui, inscrit sur le site de la France insoumise, a vite fait des adeptes également par le bouche-à-oreille. Le mouvement a rapidement grandi. Nous avons mené une campagne pour la présidentielle très active avec beaucoup d’affichages et de distributions de tracts, de présence sur les marchés et dans les quartiers. On était les seuls à faire autant de porte-à-porte pour discuter avec les gens. On a récolté 11,9% des voix sur la circonscription lors de la Présidentielle, ce qui est énorme. On a triplé nos voix par rapport au score de Mélenchon en 2012. Dans un bureau à La Gabelle, on a réuni 58% des voix à la Présidentielle! Pourtant, les bureaux de La Gabelle ont souvent été assez FN. Je pense que nos actions de porte-à-porte et de dialogue ont été payantes. Il faut convaincre par la parole les électeurs du FN qui sont « fâchés mais pas fachos ».

Vous avez gagné des points grâce à la chute du PS ?

Oui, on peut dire ça, même si on ne se réjouit pas de voir un parti de gauche s’effondrer à ce point. On a « récupéré » pas mal de déçus du PS. Le quinquennat d’Hollande a été une catastrophe pour beaucoup de socialistes. J’ai fait partie des gens qui ont cru à la phrase : « mon ennemi, c’est la finance » et après, j’ai vu comment Hollande a mené sa barque pendant cinq ans.

Comment se sont passées les législatives ?

J’ai été désignée candidate, avec Julien Poussin en suppléant, par l’ensemble du groupe. La campagne a été courte, mais nous l’avons abordée comme celle de la Présidentielle. Au final, nous avons fait 6,25%, des voix on est arrivé 4e sur les 16 candidats, et très loin devant les autres partis de gauche. Nous avons vraiment réussi à faire passer nos idées.

Aujourd’hui que fait le groupe FI ?

Maintenant le groupe d’appui est devenu groupe d’action. La France insoumise s’est structurée philosophiquement grâce au dernier congrès de Clermont-Ferrand où se sont retrouvés 1 500 personnes. Lors de ce congrès, les trois campagnes principales qui vont être menées ont été choisies par votes, sur la quarantaine de campagnes proposées sur Internet. Je suis contente, car les trois campagnes retenues ont été celles que j’avais moi-même choisies . « La lutte contre la pauvreté sous toutes ses formes », « La sortie du nucléaire et la promotion des énergies écologiques alternatives » et « la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales » sont donc les trois thèmes qui tiennent à cœur les militants FI et sur lesquels nous allons travaillé au niveau local.

Tous les problèmes que vous citez sont quand même très nationaux non ?

Non. Par exemple,dans l’est Var, il y a des soucis avec le fait de trouver des familles d’accueil pour les migrants à la rue. Au cinéma Vox, il y a eu un débat sur la LGV, la décharge, Ecopôle, ce sont des problèmes environnementaux de chez nous, qui nous concernent.

On essaie d’être dans une démarche locale. Il ne faut pas croire que les problèmes dont on parle ne nous touchent pas et sont exclusivement nationaux.

 

On a dans nos rangs un médecin, une ancienne aide de vie, des informaticiens, des enseignants, des comédiens …

Pourquoi le mouvement a-t-il mis autant de temps pour se mettre en place (le dernier congrès a eu lieu début décembre, NDLR) ?

Il y avait eu la convention nationale de Lille en octobre 2016 qui avait lancé le mouvement et qui en avait défini les bases et les principes. On a attendu les élections pour aller plus loin dans ces principes.

FI est un mouvement humaniste, ouvert et populaire. Il est ouvert à tous, sans cotisation, du moment où les personnes partagent les principes et adhèrent à l’Avenir en Commun. On évite les conflits et compétitions internes, tout ce qui a coûté la vie aux partis de l’ancien monde. C’est un mouvement qui est tourné vers l’action et pas dans le blabla. La France Insoumise, c’est aussi un réseau collectif et transparent. C’est en fait un anti-parti.

Les groupes d’actions fonctionnent de façon assez autonomes. Il n’y a pas de délégué régional, fédéral… Au niveau national, il existe un espace de luttes, un espace politique avec les partis qui nous soutiennent, le groupe parlementaire, une équipe programmatique, une équipe opérationnelle…

Comment – s’il n’y a pas de hiérarchie – gérez-vous les litiges ? Si deux candidats décident de se présenter sous l’étiquette du mouvement ?

Le groupe d’action a choisi ses candidats et on les a envoyés au comité électoral qui les a officialisés. Ce n’est pas le comité qui les choisit, c’est un choix local. S’il y avait deux groupes FI ,on se serait réuni pour voter. Il y a eu des cas de « doublons », mais ils se sont réglés avant les élections. C’est un parti qui se prépare à gouverner et qui donc apprend à gérer ce genre de litiges.

La charte des groupes d’actions rassemble la philosophie de tous les groupes. Elle est signée par tous les groupes d’actions qui ont à l’intérieur de cette charte toute liberté d’action. Par exemple, il faut que l’animation soit organisée par deux personnes, un homme et une femme, que les groupes se réunissent une fois par mois… Il y a différents types de groupes d’action : on peut faire des groupes d’actions géographiques, mais aussi professionnels ou thématiques. Il peut très bien se monter plusieurs groupes dans une même commune, mais tout le monde doit signer la charte. Et ces groupes doivent échanger.

Comment échangez-vous avec les autres groupes FI ?

On a organisé une fête à Entrecasteaux pour rencontrer les autres groupes FI du Var. On va faire des comptes rendus d’actions sur une plate-forme numérique. Aujourd’hui, nous avons notre propre plate-forme dans notre groupe : un forum où nous mettons tous nos comptes-rendus par thème et où nous regroupons aussi tous les autres thèmes pour des débats. C’est ce que le mouvement est en train de mettre en place pour la communication de tous les groupes d’actions.

Comment le mouvement au niveau national vous aide-t-il  ?

Si on a besoin d’un appui juridique ou de matériel de communication comme les affiches, on les obtient par le biais de la FI. Quand la FI touchera son financement, les groupes certifiés comme le nôtre recevront des aides pour s’organiser, pour lancer des actions …Si on fait financer la moitié d’une action par du crowdfunding, l’autre moitié sera assurée par le mouvement.

Vous êtes combien dans le groupe d’action ?

On est une bonne vingtaine d’actifs et plus de 50 membres dans le groupe. Nous comptons des anciens militants d’autres partis comme Jean-Claude, mais aussi des gens qui n’ont jamais fait de politique avant. Et le groupe continue de grandir. On a dans nos rangs un médecin, une ancienne aide de vie, des informaticiens, des enseignants, des comédiens … Il n’y a pas beaucoup de partis où on trouve un peu tous types de personnes, venant d’horizons différents. Et surtout, beaucoup sont actifs. Le mouvement permet de fédérer toutes sortes de parcours de vie, c’est ce qui est intéressant. On se retrouve sur des idées bien précises et sur une façon de faire.

Nous sommes encore à la phase d’observation et de réflexion. Mais on essaie le plus possible de s’impliquer dans la vie locale, de voir comment elle fonctionne, en assistant aux réunions organisées par des associations. Le mois dernier, il y avait un débat sur les migrants, un groupe de militants qui s’intéressent beaucoup à ce problème s’y est rendu et nous en avons parlé ensuite tous ensemble. Un groupe « agriculture » fait un gros travail sur le bio : des militants sont en train de recenser ces agriculteurs pour les rencontrer et discuter de leurs problèmes, pour voir comment faire évoluer le bio dans l’Est-Var.

Vous qui êtes journaliste, que pensez-vous du nouveau média propulsé par la FI ?

Ce ne sera pas la télé de la France Insoumise, mais un média libre. J’ai regardé le lancement du Média et écouté les interviews de Gérard Miller notamment sur ce sujet. Je pense qu’il y a du boulot dans le domaine de l’information. Je suis assez découragée par la façon dont elle évolue. C’est quand mêmedésespérant, cette manière uniforme qu’ont les médias de traiter les sujets. Quand on passe d’une chaîne de télé à l’autre, on entend les mêmes mots, les mêmes analyses. Je vous conseille un site : Acrimed , qui décortique les médias. Il est très intéressant. Il montre comment les médias ne prennent plus de recul et envoient les communiqués, enregistrent les gens sans réflexion. Ils ont perdu un peu beaucoup leur sens critique et leur distance, car il faut aller toujours plus vite. Et puis, quand on sait que 9 milliardaires possèdent 90% de la presse française…

Qu’est-ce qui vous pose problème dans nos communes ?

En ce moment on réfléchit sur la question des sans-abris. L’association « Les amis de Paola » a perdu cinq emplois aidés et est obligée de fermer son accueil de jour tous les après-midi, le dimanche et les jours fériés. L’hébergement de nuit est toujours complet. Pourtant, on voit des gens dormir dans les rues toutes les nuits. Et quand on demande à l’association d’ouvrir davantage les jours de grand froid, c’est avec quels moyens supplémentaires ? De plus, le problème des sans-abris, c’est toute l’année qu’il existe. Il n’y a pas de politique à long terme pour cette population qu’on ignore. La CAVEM prête des locaux, c’est mieux que rien, mais est-ce que des emplois et une logistique suffisants sont mis à disposition des associations oeuvrant dans ce domaine ? Les communes font ce qu’elles avec des dotations d’Etat en baisse, c’est vrai. Mais il faut trouver des solutions pérennes pour cette population rejetée. J’estime que les communes, les pouvoirs publics, pourraient faire plus.

Le logement sur notre territoire nous pose aussi question. Le nombre de logements sociaux est trop faible, la difficulté de trouver un toit est grande pour les jeunes actifs comme les retraités. Enfin, les problèmes environnementaux sont légion (bétonnage,décharges …)

Quelles sont les prochaines échéances pour le groupe ?

Il y a les Européennes en 2019. Ce sera un scrutin avec vraisemblablement une liste nationale. On a encore le temps de réfléchir sur la façon dont on travaillera pour cette élection. Ce scrutin est toujours délaissé par la population alors que l’Europe tient une place primordiale dans la politique de notre pays. On tâchera d’informer au mieux les citoyens électeurs. Et surtout, de communiquer sur notre vision de l’Europe. Ensuite, viendront les municipales en 2020. On y réfléchira, bien sûr. Ce qu’on se refuse de faire, ce sont des additions de partis pour gagner en faisant des tonnes de concessions. On peut travailler avec (pesque) tout le monde, mais avec un projet commun, pas avec des calculs d’apothicaire.

Vous pensez vraiment que Mélenchon a raison sur tout ?

Si on ne rêve pas un peu , on n’avance pas ! Cela dit, le programme de Mélenchon, plutôt de la France insoumise,est sérieux : il a été chiffré par des spécialistes costauds. Effectivement il peut évoluer en fonction des contextes économiques. Mais il faut partir d’une base solide, et pour moi l’Avenir en commun est une base solide.

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