C’est une expression (et une problématique) aussi vieille que la psychologie du football, et donc que le foot lui-même. Les équipes qui ont tout gagné, fatalement à un moment ou à un autre cessent d’engranger succès et trophées ; alors les commentateurs, les entraîneurs et les joueurs eux-mêmes – principaux intéressés – avouent ou reconnaissent qu’ils n’ont plus assez faim, qu’ils sont rassasiés.

Il est des exemples et des précédents fameux. Le 18 mai 1994 à Athènes, le grand FC Barcelone, la fameuse « dream team » de Johan Cruyff, avec Stoichkov, Guardiola et Romario, se fait laminer 4 à 0 par le Milan AC de Capello, moins flamboyant, mais plus cohérent, et surtout moins repu : les Catalans avaient depuis quatre ans réalisé une razzia sans égale. L’ampleur du score, plus qu’une infériorité technique, indique une abdication mentale : littéralement et dans tous les sens du terme, les barcelonais n’en pouvaient et n’en voulaient plus.

Plus près de nous (à double titre), l’Equipe de France triomphante des années 1998-2000, championne du Monde puis d’Europe – leader moral : Deschamps, leader technique : Zidane – s’est effondrée en Corée du Sud en 2002. Diverses circonstances expliquent ce naufrage, mais aucune explication n’a été réitérée aussi souvent qu’icelle : ils n’en avaient plus assez envie, ce qui dans le contexte ultra-compétitif du sport de très haut niveau, se traduit par : plus envie du tout.

Or, l’échéance sportive majeure de ce mois de février, à savoir la confrontation entre le Real Madrid, tenant du titre, et le Paris SG, renforcé par Neymar et Mbappé, en huitièmes de finale de la Ligue des Champions, s’inscrit décisivement dans cette problématique. En effet, ce Real a tout gagné, et, consécution ou conséquence, est cet hiver en pleine crise de résultats (et de jeu) : largué en Liga, à plus de 15 points d’un Barca reboosté, en difficulté en phase de poules, il est, en un mot comme en cent, au bord de l’abîme.

Dans cet affrontement qui fait saliver d’avance tous les footeux, et donc, messeigneurs, moi-même, tout en bas de l’échelle, le Real dispose d’un atout de taille : c’est qu’il a tout gagné. Et pâtit d’un inconvénient majeur : c’est qu’il a tout gagné. De l’autre côté, le PSG a un atout : c’est qu’il n’a rien gagné. Et un handicap : c’est qu’il n’a rien gagné. L’habitude est chez les espagnols dangereusement rééquilibrée par la lassitude, et la faim risque d’être chez les français entravée par l’inexpérience. Bref, tout cela va se jouer à qui perd gagne.

C’est la raison pour laquelle, au-delà du foot lui-même, de la tactique et du talent – 4-4-2 contre 4-3-3, Cristiano face à Daniel Alves et Mbappé contre Sergio Ramos -, ces deux matches seront passionnants : les gueux contre les seigneurs ? Jamais de la vie : à ces niveaux de rémunération, démentiels des deux côtés des Pyrénées, ce serait une bien mauvaise blague. Mais ceux qui ont encore faim contre ceux qui sont rassasiés, oui, c’est aussi ce match-là qui se jouera. Les psychologues se régaleront autant que les supporters.

Thierry Saunier

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