Alexis Jenni est un auteur singulier dans le paysage littéraire français, dans la mesure où il s’est fait connaître, à un âge déjà mûr (no offence, c’est le mien à l’heure où j’écris ces lignes), par un premier roman d’une envergure, d’une ampleur et d’une ambition exceptionnelles. « L’art français de la guerre », en 2011, a été tout d’abord un immense succès de librairie, couronné ensuite – mais ensuite seulement – par le Prix Goncourt. C’est sans conteste l’un des très grands livres français de la dernière décennie, avec « Boussole » de Mathias Enard et « Au revoir là-haut » de Pierre Lemaître (deux autres Goncourt).

Il aura ensuite tracé son sillon à l’écart des autoroutes, de l’information ou de la librairie, au sens le plus commercial du terme, en publiant en alternance roman – « La nuit de Walenhammes » (2015) – et textes plus singuliers, plus inclassables, et en tout cas plus impitoyablement personnels : parmi ceux-ci, je recommande tout particulièrement « Son visage et le tien » (2014), somptueuse méditation inspirée et concrète sur et autour de la foi, mais aussi de l’amour charnel.

Mais il est clair que « La conquête des îles de la terre ferme », son nouvel ouvrage, s’inscrit délibérément dans le sillage de « L’art français de la guerre ». Même documentation considérable et cependant sublimée, même récit ample et couturé de rebondissements, même écriture à la fois ciselée et envoûtante, même mélange moite d’érotisme et de cruauté, même souffle lyrique et âpre.

Le thème en est la conquête de l’Amérique – et non point la découverte ; la mise en coupe réglée impitoyable et sanguinaire – et non point le voyage héroïque et aventureux ; le « héros » en est Hernan Cortès – et non point Christophe Colomb. Autant vous dire que nous voici projetés du Côté Obscur de la Force…
Le récit, habilement tricoté, comme à chaque fois chez Jenni, est déplié par la plume d’un prêtre lubrique et naïf – alliance explosive – qui gagne la confiance de Cortès, et se fait le scribe de ses exploits, de ses crimes et de ses déboires. La conquête de l’Amérique, entre massacre et évangélisation ? Oui, mais penchant fortement du côté du massacre.

Le goût du lucre, l’appât du gain, bref la cupidité sont les sombres motifs de cette petite société désaxée, et dénuée de tout code moral. Selon les aléas des endroits qu’ils envahissent, les conquistadors massacrent (beaucoup) ou se font massacrer (un peu). Mais le talent de l’auteur, si aigu et cependant parfaitement dominé – « sans maîtrise, la puissance n’est rien » comme disait l’autre – est qu’il échappe à la tentation moralisatrice, repentance et compagnie. Car la repentance, c’est croire que le bel aujourd’hui miraculeusement s’exonérera des péchés du triste avant-hier. Si Jenni propose un fil conducteur dans ce beau roman d’idées, c’est bien à l’inverse que de tels comportements ne sont en rien révolus, dans la mesure où les motivations les ayant mis en branle sont encore vivaces.

Thierry Saunier

Alexis JENNI, « La conquête des îles de la terre ferme », Gallimard, 2016.

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