“On dit les deux, mais j’ai l’habitude qu’on dise ‘Madame le Commissaire’. Béatrice Fontaine est la grande cheffe de la Police Nationale de l’Est-Var. Elle est en place depuis 4 ans, on a eu l’occasion de la rencontrer longuement dans ses premiers mois à la tête du commissariat de Fréjus (et dans nos premiers mois d’existence par la même occasion), on l’a croisé à d’autres reprises, sur “le terrain”, son lieu favori. Parce que Madame la Commissaire est passée par beaucoup de postes, et pas dans l’administratif. Un spécial “Femmes de tête” sans elle, n’y pensez pas.

 

Madame le Commissaire, vous êtes chef du district Est-Var et donc à la tête de la Police Nationale du Trayas à Draguignan. Le commissariat est perçu comme un lieu où le machisme règne, est-ce le cas ?

Non, pas du tout. Cela fait 33 ans que je suis policier, je n’ai pas l’impression de travailler avec des machos.

Ce n’est pas difficile de diriger beaucoup d’hommes ?

Non plus ! D’abord parce qu’on a affaire à des professionnels qui regardent beaucoup plus la compétence, le professionnalisme, la technicité plutôt que le sexe de la personne qui leur donne les instructions.

Combien de femmes fonctionnaires compte le commissariat ?

Il y a autour de 300 fonctionnaires dans le commissariat. Il y a 80 femmes. Dans le corps des administratifs, il y a 15 femmes et 5 hommes. Sur le terrain, les actifs, il y a 280 fonctionnaires dont 65 femmes.

Votre parcours vous a fait passer de sténodactylo à commissaire, en passant par gardien de la paix, inspecteur, etc. Comment ça se passait, sur le terrain, avec vos collègues ?

J’ai été très chanceuse parce que lorsque j’étais gardien de la paix, je suis tombé sur des collègues sensationnels où je me suis sentie très bien intégrée même si je savais que physiquement je n’arrivais pas à la cheville de mes collègues hommes. On s’était réparti les tâches et les équipes fonctionnaient bien. Je ne me suis jamais sentie en difficulté, chacun avait son rôle. Puis je ne me suis jamais dit que je pouvais faire « comme un homme », j’apportais quelque chose de différent. Dans une équipe on ne se demande pas qui va interpeller physiquement, faire preuve de discernement, parler aux victimes. C’est une répartition des rôles qui se faisait naturellement, et je n’ai jamais été mise à l’écart. En tant qu’inspecteur c’était pareil.

 

C’est vos collègues qui vous mettaient à l’aise ?

C’était vraiment naturel. C’est sûr que quand il fallait suivre quelqu’un avant d’interpeller en différé, personne ne pensait que j’étais policier. Évidemment, quand les équipes se constituaient, les hommes auraient préféré avoir un collègue costaud plutôt que moi, parce que c’est plus sécurisant pour les interpellations difficiles. Mais après, ça se passait bien, il ne pouvait que constater que je pouvais interpeller au même titre qu’eux. Mais je n’ai jamais senti, lorsque l’officier constituait les équipes, qu’on me mettait au bac à sable.

Et les filles ?

Quelquefois, je préférais tourner avec certaines filles que j’estimais faire preuve de grand discernement, qui avait un « œil caméra », qui reconnaissait des individus d’un simple coup d’oeil, etc. Mais c’est comme partout, vous avez des policiers qui sont plus efficaces que d’autres.

Est-ce qu’il y a plus de femmes aujourd’hui qu’à vos débuts?

Oui bien sûr. Quand je suis rentrée à la police, on était 26 filles sur 560 personnes. Je peux vous dire qu’on était courtisées ! Et quand j’étais inspecteur, sur les 600 collègues, il y avait un bâtiment avec 80 filles.

Comment réagissent les personnes que vous interpellez ?

Certains essaient de s’imposer plus que d’autres. Mais est-ce qu’il n’aurait pas réagi pareil avec un homme ? Nous sommes des professionnels et nous devons avoir une approche professionnelle. Il ne faut pas rentrer dans la personnalisation de l’interpellation, il faut rester très factuel sur les éléments qui constituent l’infraction qu’ils ont commise, ce qu’ils encourent, et la procédure telle qu’elle existe. À partir du moment où on reste correct, professionnel et qu’on apporte une réponse technique, je pense que les interpellés ne font pas attention au sexe du policier.

Durant tout le mois, j’ai eu l’occasion de rencontrer d’autres femmes dans d’autres corps de métiers, et ce qui revient souvent c’est que leur rencontre se passe en deux temps : d’abord les gens sont surpris puis ils apprennent à connaître la personne. Est-ce que vous partagez cet avis ?

Ça peut arriver. C’est sûr que si je ne suis pas en tenue, si les grades ne sont pas apparents ou qu’ils ne font pas attention, les gens ne vont pas s’adresser directement à moi mais plutôt à un de mes collègues masculins comme s’il était le chef. Au bout d’un moment, le collègue va dire « la commissaire vous pose une question » et là il y a une surprise.

Lors de notre première rencontre, en 2014, nous avions parlé de certaines affaires que vous avez menées. Des viols ou des homicides volontaires. Lorsque les victimes sont des femmes, avez-vous une satisfaction plus grande en résolvant ce type d’affaires ?

Pas plus grande, parce qu’il n’y a pas de petites affaires. Mes collègues masculins sont souvent plus choqués par des effractions que peuvent commettre des hommes sur des femmes. On a de l’empathie envers toutes les victimes qui sont en souffrance, mais je ne fais pas de différence. On apprend au fil des ans à avoir un peu de détachement. Quand une femme se fait agresser ou violer, on pourrait faire un transfert. Je pense que je ne suis plus à ce niveau-là.

Vous l’avez été ?

Certainement. L’expérience fait qu’on arrive à se détacher et à penser qu’à l’enquête, aux procédures, aux interpellations, etc. Mais bien sûr, on n’oublie jamais l’accompagnement des victimes.

Est-ce que vous pensez qu’il y a des différences dans la manière d’opérer d’un homme et d’une femme ?

Nous sommes formés à l’école, donc je ne pense pas que les manières diffèrent. Après, nous composons avec nos personnalités. On travaille avec des personnes physiques, mais le métier est assez technique. Je ne pense pas qu’en chirurgie par exemple, une femme opère différemment qu’un homme, la technique dépasse ce genre de différence.

«Je ne me suis jamais dit que je pouvais faire « comme un homme », j’apportais quelque chose de différent.»

En 2014, vous veniez tout juste de prendre vos fonctions au commissariat de Fréjus. Vous veniez de Marseille et nous avions discuté des différences des deux secteurs. Vous êtes en place depuis 4 ans maintenant. Alors, comment ça se passe chez nous ?

C’est un poste très intéressant parce qu’il est très varié. On a vraiment le temps d’aller au bout des choses, et on voit vraiment l’impact de notre action en termes de délinquance. On a la possibilité de faire bouger les lignes et d’améliorer les choses et c’est très satisfaisant. La ville de Marseille est plus compliquée à gérer du fait de l’étendue du secteur, et de la segmentation des services. Ici, on a la capacité de traiter et de s’intéresser à autant à la petite épicerie du coin qui est embêté tous les soirs par des petits jeunes qu’à un homicide ou toute délinquance plus importante. Dans notre secteur, il y a deux polices municipales, Fréjus et Saint-Raphaël, qui sont très bien structurées, qui travaillent très bien et qui prennent en charge beaucoup d’incivilités et beaucoup de tâches qui nous déchargent pour que nous puissions nous consacrer à la délinquance. Nous avons des partenariats avec les municipalités, les référents et les comités de quartier qui sont vraiment efficaces.

C’est plus facile ?

C’est plus facile et c’est d’autant plus intéressant du fait qu’il y a une délinquance ici que l’on qualifie d’itinérante. Alors qu’à Marseille, la délinquance est homogène, ici, ce sont souvent des gens venus de l’extérieur qui commettent des délits sur leurs passages. C’est plus difficile à cerner car ce ne sont jamais les mêmes modes opératoires et surtout ce sont des actes de délinquances concentrés sur quelques jours.

Vous faites comment pour gérer ça ?

On a une excellente Police scientifique. J’avais de très bons fonctionnaires à Marseille, mais ici j’ai d’excellents fonctionnaires. Ce sont des policiers de terrain extrêmement investis et ce sont de très bons enquêteurs dont les profils et les parcours sont variés. On a fait un gros travail d’amélioration sur l’occupation du terrain. On voit les effets.

La délinquance baisse chez nous?

On est assez satisfaisant, même si un fait est toujours un fait de trop qui apporte son lot de traumatismes, de victimes, etc. Les gens doivent comprendre que pour nous, un fait n’est pas un élément statistique qui s’agglomère dans des stats globales. Chaque fait est traité individuellement. Un fait de délinquance est un fait qui nous met en échec car nous n’avons pas su l’empêcher. Nous sommes d’éternels insatisfaits, car c’est impossible d’empêcher tout acte de délinquance.

Et les gens voient toujours le mauvais côté de la Police.

C’est sûr. Mais si un fait sur deux est élucidé, c’est déjà énorme. Car dans ces faits, vous trouvez des personnes qui vont se faire escroquer sur Internet par une personne qui réside à l’étranger, derrière une adresse mail bidon. Ce genre de fait est très difficile à élucider.

Ici, on retrouve quels types de délinquances ?

Dans notre secteur, on a de la délinquance classique si j’ose dire : violence, trafic et usage de stupéfiant, etc. Il y a bien sûr du cambriolage. Et quelques vols à l’arrachée, un par semaine en général. Ce qui est peu comparé à Marseille où les vols à l’arraché c’est plutôt 15 par jour.

La jeunesse impliquée dans des délits, ça arrive souvent ?

On a un pourcentage de mineur mis en cause assez faible. Il se situe autour de 10%. Quand j’ai commencé, un mineur de 15 ans qui avait volé un scooter c’était une bête rare. Maintenant ce genre de cas est devenu banal. Même le cambriolage à 15 ans. C’est inquiétant de se dire qu’on a une jeunesse qui peut déraper aussi rapidement.

Votre prédécesseur est resté 5 ans à votre poste. Vous êtes à la tête du district depuis 4 ans. Est-ce que vous prévoyez un départ ?

On verra où le vent me mène. Ce poste est tellement intéressant que je n’ai pas vu ces quatre années passer. J’ai 33 ans de métier aujourd’hui, mais malgré tous les postes que j’ai passés, je n’ai pas vu le temps passé. La seule chose que je regrette c’est l’évolution de la violence chez les délinquants et envers la police. Il y a plus de violence verbale, plus de violence physique. Quand je ne faisais que du terrain, je n’ai pas le souvenir d’opposition aussi violente qu’aujourd’hui. Quand j’étais Gardien de la Paix en région parisienne, j’habitais en banlieue parisienne et je prenais le RER tous les jours, en tenue et seule. À l’époque tout le monde partait en tenue et armée au travail. Je ne suis pas convaincu qu’aujourd’hui, si il était encore possible de le faire, les policiers le feraient.

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