« The handmaid’s tale » : une terrifiante dystopie féministe.

Dystopie, le mot est presque aussi barbare que ce qu’il désigne. Il s’agit d’une utopie négative, d’un monde, souvent futuriste, parti en vrille. L’on pourrait à bon droit objecter que le monde dans lequel nous vivons en 2018 est, de Donald Trump à Cyril Hanouna en passant par tout un tas de nuisibles intermédiaires, déjà sacrément parti en vrille, mais le principe même de la dystopie, c’est que tout cela est – ou plutôt sera – pire que nos pires cauchemars.
Cette série, qui a comme héroïne Elisabeth Moss – qui était déjà la star de « Top of the lake », une déception à mon sens dans le créneau hyper-concurrentiel des séries haut de gamme -, est adaptée d’un roman de la canadienne Margaret Atwood, intitulé « La servante écarlate », et qui date de (mais oui) 1985. Anglophones et anglicistes ne seront pas surpris de cette pratique différenciée : on le sait, les éditeurs ont pour usage de traduire les titres des livres, quand les distributeurs trouvent à l’inverse du dernier chic de conserver les titres originaux, à tout le moins en langue anglaise.

Quant au contenu lui-même de la série – je reconnais volontiers que je suis moins convaincu par le roman -, il est à faire froid dans le dos. Dans un pays qui a une frontière commune avec le Canada – suivez mon regard -, nommé Gilead, une contre- révolution néo-conservatrice et puritaine a eu lieu : les femmes ont été exclues sans autre forme de procès du monde du travail, se partageant entre femmes au foyer bourgeoises et servantes, toutes habillées de rouge (d’où le titre de la traduction française). Cerise sur le gâteau, si je puis dire : après un accouplement bureaucratisé avec le maître de maison, ce sont les servantes qui portent les enfants des seigneurs et maîtres – qui bien entendu seront élevés par les couples légitimes. Charming. Offred (Elisabeth Moss, donc, remarquable) est l’une de ces servantes. Sa personnalité indomptable aura été construite par les années d’avant Gilead : son boulot (éditrice), son mari (conquis de haute lutte : il a quitté sa première femme pour elle), sa petite fille (précieuse et adorée), ses amies (dont Moira, qu’elle retrouvera dans l’un des interstices prostitutionnels du nouveau régime). Des flash-backs astucieusement disséminés redessinent sa trajectoire, depuis cette vie heureuse d’avant jusqu’à la terrifiante servitude d’aujourd’hui. C’est le souvenir prégnant de cette belle vie qui la rend si profondément inadaptée, si farouchement rebelle à l’abdication de la volonté et de l’intelligence exigée par Gilead. Comme devant chaque œuvre d’art de qualité, et « Handmaid’s tale » en est une, la distinction suggérée par Nietzsche dans « La naissance de la tragédie » (1872) est opératoire. La faculté dionysienne de jouir et de souffrir y est subsumée par l’aptitude apollinienne (complémentaire plutôt que contraire), à comprendre et à analyser. Et mesdames, mesdemoiselles, messieurs, lorsque Friedrich le grand s’invite dans un papier consacré à une série télé, c’est le signe indubitable qu’il est temps de tirer le rideau, de conclure l’article – foi de « Bah alors ? », foi de Thierry Saunier.

« The handmaid’s tale », Hulu, 2017.

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