Savez-vous quelle est la deuxième ville française la plus connue dans le monde, après Paris ? Il s’agit de Cannes. Ne vous y trompez pas : pour sa notoriété worldwide, la cité balnéaire des Alpes-Maritimes, à 25 minutes en train (hors jours de grève) de la zone d’achalandise de « Bah alors ? » ne bénéficie guère que du Festival. Or donc, cela suffit à supplanter dans l’imaginaire collectif mondialisé toutes les autres villes de province françaises. Il faut dire qu’il s’agit du festival de cinéma le plus glamour, le plus couru et le plus décisif de la planète, de très loin. Il suffit de lire
« Sélection officielle », le livre de Thierry Frémaux, pour constater que tous les cinéastes du globe rêvent de, fantasment sur, et à la limite ont besoin (économiquement, s’entend) de Cannes. Du 8 au 19 mai, comme l’a noté le pertinent éditorialiste de ce numéro, cette sous-préfecture sera la capitale mondiale du septième art.
Comme chaque année, la sélection officielle, qui regroupe les films en compétition pour la Palme d’Or, compte une vingtaine de films – très exactement 21 en 2018. Comme tous les festivaliers, je n’ai à ce jour pas vu la moindre image, et me base, pour évaluer cette sélection a priori, sur les films précédents des réalisateurs invités. A cette aune, le festival de Cannes 2018 s’annonce comme un bon cru, prometteur et, surtout, extrêmement surprenant. Ne serait-ce qu’avec cette simple donnée objective, au royaume enchanté de la subjectivité débridée : quatre lauréats de la Palme d’Or auront tambouriné à la porte du Festival, en vain (pour diverses raisons) : Mike Leigh (Angleterre, 1996), Lars Von Trier (Danemark, 2000), Terrence Malick (Etats-Unis, 2011), Jacques Audiard (France, 2015). Seul le turc
Nuri Bilge Ceylan, Palme d’Or 2014, qui revient avec « Le poirier sauvage » aura, de haute lutte, sauvé sa tête. Si l’on ajoute à cela trois Grands Prix du Jury (Naomi Kawase, Laszlo Nemes, Xavier Dolan) qui ont pareillement été recalés, ce n’est plus une rénovation, ni une réforme, c’est une révolution, et un grand coup de balai. Et qui dit grand coup de balai, dans le cinéma, dit, par voie de conséquence, Etats-Unis. Ces dernières années, deux facteurs avaient impacté défavorablement la qualité de la représentation US sur la Croisette : d’une part, la prédominance absolue
et définitive des Oscars (et donc de leur calendrier, incompatible avec Cannes), et d’autre part l’émergence, comme outsider, du festival de Toronto, compatible avec ce nouvel agenda. Ce sont les seules raisons susceptibles d’expliquer – sinon d’excuser – la présence de deux nanars aussi redoutables que « Sea of trees » de Gus Van
Sant et « The last face » de Sean Penn, en compet’. Or, ces deux paramètres ont quelque peu perdu de leur puissance : le festival de Toronto est quelque peu rentré dans le rang (derrière Venise et Berlin), et les Oscars, ma foi, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Résultat : après une sélection 2017 plus qu’honorable (Sofia Coppola, les frères Safdie, Todd Haynes et Noah Baumbach : quatre bons films), le cru américain 2018 s’annonce, derechef, réduit à la portion congrue. Deux films seulement, c’est maigre pour le plus puissant cinéma de la planète. Spike Lee (né en 1957) est un revenant
particulièrement étonnant ; certes, c’est Cannes qui l’avait révélé au monde, et à son propre pays, ensuite et par voie de conséquence, en 1986, avec son premier film, « Nola Darling n’en fait qu’à sa tête ». Dans le creux de la vague ces dernières années, il ne nous reste qu’à espérer de sa part un net regain de forme pour ce « Black KKKlansman ». Plus prometteuse à mon sens s’avère la sélection de David Robert Mitchell (né en 1974), réalisateur du flippant, borderline et réussi « It follows ». Son nouveau film, un thriller intitulé « Under the silver lake », s’annonce d’ores et déjà comme une des joyaux de la quinzaine. Traversons donc l’Atlantique, et revenons dans l’Hexagone. Le premier choix est des plus surprenants : Jean-Luc Godard (né en 1930), icône contestée, contestable et contestataire du cinéma d’art et d’essai, délaissant à chaque film un peu plus la fiction pour se consacrer à des sortes d’éditoriaux documentaires hybrides, revient, avec « Le livre d’images », pour la montée des marches – du moins en droit, car l’irascible oracle ne fera pas le déplacement. Sa sélection sonne, en tout état de cause, comme un remords ou comme un regret, plus que comme un fait d’actualité – presque un hommage anthume. Plus convenu, de moins suaves que moi diraient plus démago, le nouveau film de Stéphane Brizé (né en 1966) espère renouer avec le succès rencontré il y a trois ans ici même avec « La loi du marché », et qui l’avait quelque peu délaissé depuis avec « Une vie ». Le talismanique Vincent Lindon est à nouveau de l’aventure, pour un film social qui s’intitulera « En guerre ».
Trois autres nouveaux venus complètent la représentation française sur la Croisette : Christophe Honoré (né en 1970) occupe un peu la place symbolique du « gay friendly » qu’avait Alain Guiraudie en 2016. Son film, qui bénéficie à tout le moins d’un titre merveilleux – « Plaire, aimer et courir vite » – décrit en tout cas l’histoire d’amour entre deux hommes d’âges différents. Plus jeune encore, Eva Husson (née en 1982) qui s’était fait remarquer avec l’étonnant « Gang bang », s’immisce dans la cour des grands dès son deuxième long métrage, « Les filles du soleil ». Enfin, Yann Gonzalez (né en 1977), ancien des « Cahiers du cinéma », complète ce panel, plus honorable que réellement excitant, avec « Un couteau dans le cœur ».

Traditionnellement surreprésenté à Cannes, le cinéma européen est la principale victime de ce grand coup de balai. Outre Leigh et Von Trier, le grec Lanthimos et l’italien Sorrentino font partie des abonnés éconduits. Pourtant, le
cinéma italien, après deux années blanches, place deux représentants en 2018 (contre trois en 2015). Au cinéma comme dans tous les arts, l’Italie, c’est beaucoup plus que l’Italie. Détail piquant : chacun des deux élus a obtenu au moins un Grand Prix du Jury. En effet, Matteo Garrone (né en 1968), qui revient avec « Dogman », a obtenu à deux reprises cette prestigieuse distinction, en 2008 pour le réussi « Gomorra », et en 2012 pour le surfait « Reality » ; en outre, Alice Rohrwacher (née en 1981), qui présentera « Lazzaro Felice », l’a elle aussi obtenu en 2014 pour le contemplatif (voire mollasson) « Les merveilles ».

Mais l’européen que j’attends avec le plus d’impatience provient des confins enneigés de l’Europe Centrale : le polonais Pawel Pawlikowski (né en1957), auteur du mémorable, parce que sublime, « Ida », (Oscar du meilleur film étranger), arrive en compétition avec « Cold war ». Si l’on n’en juge que par la filmographie antérieure, c’est mon préféré – et pas loin d’être mon favori pour les plus hautes distinctions. Il est géographiquement accompagné par le kazakh Sergueï Dvortsevoy (né en 1962), lui aussi novice en compétition (mais qui avait également fait forte impression avec son film précédent, « Tulpan »), sélectionné, donc, avec « Ayka ». Qui vivra verrat, comme disait le cochon.

La nature ayant horreur du vide, c’est cette année l’Asie qui est très présente, pour ne pas dire à son tour surreprésentée. Deux habitués ont survécu au grand coup de balai : l’iranien Asghar Farhadi (né en 1972) et le chinois Jia Zhangke (né en 1970). Farhadi, deux fois lauré en 2016 avec « Le client », a tourné son premier film en langue … espagnole, avec Penelope Cruz et Javier Bardem (voir en pages « Trois bonnes raisons »). « Todos que los saben/ Everybody knows » fera de plus l’ouverture du festival, et sera selon toute vraisemblance très acclamé. Jia Zhangke
est lui aussi un poids lourd : « Ash is the purest white », son premier polar, sera, comme à son habitude, ample et ambitieux – les esprits chagrins, ça n’est pas ce qui manque à Cannes, ajouteraient : grandiloquent. Mouais. Pour ma part, je suis assez client : « Touch of sin » (2013) et « Au-delà des montagnes » (2015) étaient deux très beaux films. Quoi qu’il en soit, objectivement, il bénéficie du douteux privilège de proposer le film le plus long (2h30). Deux sérieux clients aux plus hautes récompenses, en tout état de cause.

Le Japon, comme l’Italie, est un grand pays de cinéma. Lui aussi place deux représentants en 2018 : si le talentueux Hirokazu Kore-Eda (né en 1962), qui revient avec « Shoplifters » est un habitué (prix du jury en 2013 avec le très beau « Tel père, tel fils »), la sélection de Ryusuke Hamaguchi (né vers 1975) est plus surprenante, dans la mesure où sa notoriété provient d’une série, énorme succès sur l’archipel, « Senses ». Sans doute un producteur nippon en aura-t- il déduit qu’il avait le coffre pour passer au long-métrage. Comme les lecteurs de « Bah alors ? » le savent (merci Juju), pour moi il n’y pas de frontières sur la planète des images (voir en page « série »). Dossier à suivre, donc.
Iran, check, Chine, check, Japon, check, il reste la Corée du Sud, représentée par l’excellent Lee Chang-Dong : l’auteur de « Oasis » et « Poetry » (compétition en 2010) revient avec « Buh-ning », et le statut d’outsider. Autre nouvelle venue en compétition, la libanaise Nadine Labaki (née en 1974), remarquée à la Quinzaine des réalisateurs en 2007 avec le succulent « Caramel », nous propose un intrigant « Capharnaüm ». Absente depuis « Timbuktu » en 2014, l’Afrique a délégué l’égyptien Abu Bakr Shawky (né en 1976) : une curiosité, à tout le moins.

J’ai, à dessein, choisi de ne pas citer les deux derniers sélectionnés – car (vous aviez compté) nous en sommes à seize – depuis leurs pays d’origine. En effet, le russe Kirill Serebrennikov (né en 1969) et l’iranien Jafar Panahi (né en 1960), qui complètent cette sélection avec « L’été » et « Three faces », ont pour point commun d’être persécutés dans leurs pays respectifs, la Russie de Poutine, et l’Iran de Rohani. Dans ces deux cas, leur sélection est un sauf-conduit, une manière à la fois ferme et élégante de dire aux deux tyrans « pas touche ». Ca me convient assez, cette façon de dire en filigrane qu’il y a autre chose en jeu que simplement ce que nous autres festivaliers verrons sur l’écran : la liberté de deux hommes et de deux artistes, en l’occurrence.

Thierry Saunier.

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