LE POINT DE VUE DU SUPPORTER

 

La mauvaise foi, certains, et plus encore certaines, vous diraient, vous diront que de toute façon je suis né et je mourrai avec. Soit. Plutôt que de répondre : « c’est celle qui dit qui y est » (option tentante, pourtant), autant assumer cette part d’ombre, indispensable cependant à toute vie sociale. Qui n’est pas de mauvaise foi dans le monde moderne (et même dans les précédents), à part l’ermite ultime au fond de sa grotte ? Tout ce que je puis dire pour ma défense (?), c’est que le foot n’arrange pas les choses. Etre supporter d’un club, d’une nation ou d’une équipe, et assumer sa mauvaise foi, sinon la revendiquer comme une part constitutive de son être-pour- le-foot (comme dirait Heidegger), avec l’écharpe et la corne de brume, c’est comme les lèvres et les dents.
C’est la raison pour laquelle je suis devant le livre « Les entraîneurs révolutionnaires du football », rédigé par trois jeunes intellos issus des « Cahiers du foot », comme l’âne de Buridan. D’un côté, je dois bien reconnaître que ce livre brillant et inspiré témoigne d’une véritable connaissance et d’un authentique amour du foot, ce qui n’est pas toujours le cas dans les écrits consacrés au ballon rond, parfois bâclés par des machineries médiatiques voulant
faire peuple, et fort enclines à nous communiquer toutes affaires cessantes leurs opinions sur la vie, la mort, Macron et Trump, sans jamais percevoir ni ressentir la différence entre 4-4- 2 et 4-3- 3. « Des textes de foot que c’est pas la peine », eût pu dire un Jean Paulhan supporter (c’est moi, ça ?).

Rien de tel ici. Mais si cette objection qui eût blessé ma bonne foi s’autodétruit, que dire alors de celle(s) qui outrage(nt) ma mauvaise foi ? En effet, parmi les révolutionnaires en question se trouvent Helenio Herrera, architecte bétonneur du « Grande Inter » des années 60, inventeur du « catenaccio » (la traduction suffira : en italien, ce mot signifie verrou), d’une part, mais aussi Arrigo Sacchi, maître d’œuvre du Milan AC flamboyant de Marco Van
Basten et de Ruud Gullit en 1987-1991, d’autre part. Du point de vue du palmarès ces deux grands entraîneurs s’équivalent : deux Coupes d’Europe des clubs champions en 1964 et 1965 pour HH, deux autres en 1989 et 1990 pour Sacchi. Mais pour ce qui est de l’imaginaire collectif, c’est le jour et la nuit ; Herrera est considéré comme le pire destructeur de l’histoire du foot (avec José Mourinho, hélas, marchant sur ses tristes traces), et Sacchi comme le réinventeur du beau jeu au mitan des eighties. Certes. A ceci près que moi, je suis depuis toujours supporter de l’Inter Milan, et, consécution ou conséquence, ennemi radical et fanatisé du Milan AC. Alors ? Que faire, comme disait Lénine ? Une seule issue possible ; le déni. Décréter le beau horrible, et aduler la laideur et la destruction : mettre au pinacle Herrera, parce que l’Inter, et clouer au pilori Sacchi, parce que le Milan. Car autant on peut quitter une fille, un job ou un pays, autant il est rigoureusement impossible de quitter un club de cœur, autrement que les pieds devant et entre quatre planches de bois. Red devil till I die (car je suis mancunien plus encore qu’intériste). On a dit ça, on a tout dit.

 

LE POINT DE VUE DE L’INTELLO

 

Contrairement à l’autre bas de plafond du premier paragraphe, qui a lu ce livre façon tribune d’Auteuil, fumigènes, tifos et injures si besoin est, et il en est toujours envie, et donc systématiquement besoin, je l’ai lu côté Sorbonne : analyse, décryptage, expertise et hypothèses stimulantes. Vous n’en attendiez pas moins de Thierry Saunier, à ne surtout pas confondre avec son homonyme analphabète, qui connaît par cœur toutes les stats de Cristiano
Ronaldo depuis le CM2, mais ignore jusqu’au nom de Tarkovski (qui, je le précise au cas où, n’est pas un avant-centre fameux de l’ex-URSS). Non mais. Extrêmement bien écrit et soigneusement documenté, ce livre retrace les trajectoires professionnelles et, serait-on tenté d’ajouter, conceptuelles, de sept immenses entraîneurs de
football. Par ordre chronologique d’entrée en scène, puisque l’ouvrage suit un fil conducteur historique : Gustav Sebes, hongrois ; Helenio Herrera, italo-argentin ; Rinus Michels, néerlandais ; Valeri Lobanovski, russe (ou plutôt, à l’époque : soviétique) ; Arrigo Sacchi, italien ; Johan Cruyff, néerlandais également ; et enfin Pep Guardiola, espagnol (avec un fort tropisme catalan).

Si vous ignorez tout de ces personnages, familiers que vous êtes en revanche des notes de blanchisserie de Quentin Tarantino ou de Franz Kafka, (ou familières, car la culture moins le foot correspond surtout à un profil féminisé), n’ayez crainte, car ce texte n’est pas dénué d’une dimension pédagogique à destination des novices du ballon rond, qui ont cependant autant de chances de le lire que moi d’aller voir « La ch’tite famille ». Fiches signalétiques,
CV, palmarès, vous apprendrez tout ce qu’il y a à savoir avant d’entrer dans le cœur du sujet. Car le cœur du sujet, ce sont les théories technico-tactiques de ces sept coaches hors du commun. Six sur sept sont des apôtres d’un jeu flamboyant et offensif, pour un seul bétonneur, Helenio Herrera – comme par hasard adulé par ce triste sire qu’est Saunier Thierry, pour de navrantes raisons de couleur de maillot. Pauvre mec. Mais ce qui fait le sel de la terre,
et de la pelouse verte qui la rend si jolie, c’est que chacune de ces inventions est restituée dans son époque et impeccablement contextualisée : tandis que Sebes, coach de la magnifique Hongrie de 1954, a essentiellement innové tactiquement, faisant redescendre Sandor Hidegkuti d’un cran pour créer ainsi le 4-2-4, Michels, mentor de la non moins flamboyante Hollande de 1974 (et auparavant de l’Ajax Amsterdam de 1965-1971), a porté sur les fonts
baptismaux le football total, rendu possible par une condition athlétique exceptionnelle, et jusqu’alors inédite : il y a plus d’une demeure dans la Maison du Père, il y a plus d’une révolution tactique dans le vestiaire du coach.

Cette histoire longue, patiente, documentée et mémorielle, est en cours, et n’est pas achevée. Elle dessine même une généalogie, à l’image de l’histoire de la philosophie dans laquelle « Kant genuit Hegel genuit Marx ». Ici, Johan Cruyff, qui fut le joueur majeur de Michels, lui est fondamentalement fidèle, avant d’inspirer à son tour son joueur-relais, Pep Guardiola. Ce dernier a transformé Manchester City, de moule à gaufres hyper-friquée, en machine de guerre prodigieuse, admirable à voir jouer. Allons, le long voyage n’est pas encore fini. Notre amour du foot ne s’achèvera qu’avec nos vies mêmes.

Thierry Saunier.

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