Gigi Riva, merveilleux attaquant de Cagliari et de la Squadra Azzurra, qui finira second au Ballon d’or de cette même miraculeuse année 1969 – y étant né, je ne suis pas neutre dans l’affaire – était surnommé, il n’y a pas meilleur poète qu’un supporter élégiaque, il Rombo di Tuono – le grondement du tonnerre. Quel pied gauche, aussi. Le nickname eût pu faire la maille ici : c’est une déflagration, un fracas d’apocalypse, mélange d’acier fondu dans les usines et de 747 au décollage, orgie de bruit et de métal faisant souche et tableau. Rarement mot de passe aura-t-il été, dans l’histoire du rock et même ailleurs, aussi chamanique et prédestiné : le deuxième album de Led Zeppelin n’avait pas de nom, les fans en fusion le surnommèrent  Brown Bomber. Sky is the limit.

Il s’y loge la démesure, les outrages, l’ubris des tournées américaines : sex and drugs and rock’n’roll, OK, OK. Tout commence par Whole lotta love, agression à mains armées, riffs sauvages d’un Jimmy Page en lévitation, ululements écorchés et abrasifs d’un Robert Plant hanté – derechef hymne talismanique des conscrits américains au Vietnam. Ainsi aura été forgé, entre marteau et enclume, le mot si merveilleux, parce que si juste, de guitar hero : mélange indécidable d’autodérision, car que risque le virtuose, et d’adoration, car il a tout changé à jamais dans nos vies – même pour ceux qui n’étaient pas nés.

Mais c’est aussi le torrent qui descend de la montagne, entre bocage et prairie, la comté comme dit Tolkien, omniprésent dans Ramble On – plage 7, le véritable escalier pour le paradis. Arrière-pays celtique, ombragé, verdoyant et rédimé, ici le démon n’est qu’un mauvais songe ; intro quasi-folk et solo griffu, hypnotique et souverain : Shakespeare s’invite chez Les Paul, le barde se fait aède. C’est un joyau de l’esprit, un diamant en orbite, le cœur nucléaire de tout ce que nous aurons élu dans ce monde et dans l’autre.

Oui, mais en même temps ça n’est jamais qu’un CD à cinq euros. Cela aussi est vrai. Le mage en transe s’accorde avec le kid qui règle le volume de l’ampli. Matérialistes, spiritualistes, voici les royaumes réconciliés. « Chacun tend au lieu où il peut atteindre », disait déjà Hölderlin – ça rime avec Zeppelin.

Le rock tel qu’il devrait toujours s’écrire : Led Zep

Au nombre des choses agréables et bénignes qui font le sel et parfois le poivre de ma drôle de vie – le foot, le ciné, les filles -, je soussigné Thierry Saunier confesse aimer jusqu’à l’idolâtrie dévoyée le rock et les livres, les livres et le rock. Aussi, logiquement – enfin, selon une logique qui m’est propre –, ai-je cherché tant que j’ai pu, comme jadis Diogène un homme, de bons livres consacrés au rock, vu qu’il s’en publie chaque trimestre des dizaines. Or, quelle n’aura pas été ma surprise de m’apercevoir, au terme de ma quête, qu’en définitive ils se comptaient sur les doigts
d’une seule main de Jimmy Page.
On second thoughts, comme disent les anglo-saxons, c’est mon étonnement inaugural qui m’étonne. Même s’ils entrecroisent leurs destinées dans les cornues alambiquées de mon cerveau – et nulle part ailleurs peut-être, le rock et la littérature sont deux disciplines différentes, voire carrément antagonistes. Tandis que la seconde exige le calme, la solitude et le silence, le premier requiert l’énergie voire l’énervement, le nombre voire la foule, le bruit voire le grondement de la bataille. Nulle part ailleurs ? Voire.
Car Jimmy Page, comme tous les instrumentistes virtuoses de cet escalier vers le paradis qu’il aura plus mieux que personne cadastré, a cinq doigts à chaque main. Et donc, de tels livres existent. « Led Zep, gloire et décadence du plus grand groupe de rock du monde », de Barney Hoskyns est, sans contredit possible, du nombre. C’est un livre exceptionnel à plus d’un titre – déjà, dans sa conception.
En effet, Hoskyns a réalisé des centaines d’interviews des différents protagonistes, ce qui est commun dans ce genre d’ouvrage, mais ce qui ne l’est absolument pas, c’est qu’il s’est abstenu d’intervenir autrement que par le découpage
et l’enchaînement somptueusement ciselés des extraits des dites interviews. Il n’y a pas vingt pages rédigées par Hoskyns lui-même dans ce livre qui en compte sept cent cinquante, ce qui lui donne une vivacité, une intensité et un rythme qui ne sont pas – tiens, tiens – le contraire que ce qu’a été le rock.
Bien entendu, l’on y trouve tout ce qui aura fait les légendes noire et dorée – insécables – du great rock’n’roll circus, des groupies par charters entiers, de la drogue par containers – Robert Plant a signé un jour une facture pour 25000 livres de fish’n’chips…qui n’étaient, mais ça vous l’aviez deviné, pas vraiment des fish’n‘chips – des fans en pâmoison et des méga-concerts en fusion, enfin bref tout le rodéo habituel, simplement chauffé à blanc, parce que là il s’agit de Led Zep. Tout est plus gros, plus bruyant et plus dingue qu’avec quiconque.
Rarement histoire aussi tragique – le fils de Plant décède en 1977, John « Bonzo » Bonham meurt en 1980, et ce décès signe la fin du groupe – se sera-t- elle révélée, en même temps, si puissamment et si contagieusement jubilatoire. Lire ce livre, écouter cette musique, ne saurait se comparer qu’à faire l’amour avec une très jolie fille dont je serai amoureux : la gratitude éprouvée en est si immense, d’ordre métaphysique, que je ne saurais la manifester qu’en répétant comme un automate : « C’est pour ça que nous sommes en vie. C’est pour ça que nous sommes en vie. »

Barney HOSKYNS, « Led Zep, gloire et décadence du plus grand groupe de rock
du monde », Rivages Rouge, 2015.

 

 

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