J’ai une amie brillante et jeune, aussi brillante que jeune, qui est étudiante en médecine  – c’est vous dire si elle est jeune, c’est vous dire si elle est brillante. Elle m’a posé à propos du livre « La fabrique du féminisme » la seule question qui vaille ; « Est-ce un livre écrit par un homme ? ». Hé non, Loulou, l’auteur en est Geneviève Fraisse, intellectuelle brillante – décidément ! – s’il en fut jamais, et spécialiste du féminisme. Mais cette question touchait juste, dans la mesure où le mot fabrique n’est pas dénué d’une discrète pointe de péjoration. S’agissait-il d’une sorte de pamphlet oblique, feutré et latéral, sur les éventuels excès du féminisme ?

Que nenni. C’est même tout le contraire. « Fabrique » est en l’occurrence à prendre au sens littéral du terme, à mi-chemin de l’usine et de l’échoppe : l’endroit dans lequel est fabriqué un objet, ici un objet théorique, qui se trouve être le féminisme. À travers ce recueil d’articles, dense et documenté, l’auteur(e) des « Deux  gouvernements : la famille et la cité », texte fondateur et fondamental sur la partage sexué du pouvoir, explore et retrace d’une plume sûre et fluide les grandes heures de l’émancipation féminine, et décrit sans faux-semblants les embûches et les embuscades qui restent encore à éviter sur le chemin de cette autre Longue Marche, plus décisive, car plus universelle, que celle de Mao.

Geneviève Fraisse a également écrit un livre intitulé « Le privilège de Simone de Beauvoir ». Mais là aussi, gare au faux-ami dans le titre : le privilège n’est aucunement un avantage indu, extorqué par la naissance et/ou le piston, mais très exactement le contraire de cela, à savoir une opportunité historique, saisie à bras-le-corps, par laquelle le Castor a mérité d’avoir un pied dans le monde des femmes, de par sa constitution biologique, et un autre dans le monde des hommes, de par ses brillantissimes études. Privilège est ici synonyme de conquête, mais aussi  d’exception. Après tout, innombrables sont celles qui, à cette époque ou depuis, se sont laissées porter par le nom et/ou l’argent de leur(s) mari(s), tandis qu’il n’y a qu’une seule Simone de Beauvoir.

Ce livre, ainsi que tous les autres écrits par Geneviève Fraisse, procure une incroyable respiration de l’intelligence, qui permet de sortir, mais par le haut, des débats viciés et des noms d’oiseaux que s’échangent entre elles des féministes plus énervées qu’un automobiliste verbalisé sur et autour de l’affaire Weinstein et du #balancetonporc. Ce sont pourtant les mêmes problématiques, mais empuanties et éviscérées par le carnaval médiatique d’un côté, et de l’autre dépliées avec érudition, maîtrise et pugnacité. Mais il y a, entre ces deux manières d’aborder des sujets identiques, l’écart qu’il y a entre un plateau de BFM TV et une librairie. Ne rien savoir sur rien, mais avoir un avis sur tout, et le hurler, ou tisser avec patience et talent une parole libre, originale et apaisée. Choisis ton camp, camarade.

Thierry Saunier.

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