« Comment vivre en bonne intelligence artificielle », le thème de la conférence donnée au Palais des congrès, le 25 mai, à 18h59, par le philosophe Roger-Pol Droit, auteur d’une trentaine d’ouvrages, et Monique Atlan, rédactrice en chef à France 2, productrice de l’émission littéraire « Dans quelle éta-gère » dans le cadre des « Conférences de 18h59 » a déjà le succès qu’elle mérite. 1000 personnes sont attendus au Palais des Congrès pour participer à cette « Carte blanche ». Et en attendant demain, Roger-Pol Droit a répondu à quelques questions.

 

Vous organisez à Saint Raphaël, avec Monique Atlan, un programme « Carte blanche » consacré cette année aux relations entre science et fiction. D’où est venue l’idée ?

En 2012, nous avons publié chez Flammarion une grande enquête, intitulée Humain, qui porte sur les révolutions techniques en cours (intelligence artificielle, transhumanisme, biotechnologie) et sur leur impact sur nos représentations de l’humain, de son corps et de son statut.

Ce que nous avons pu constater, au fil de 50 rencontres avec des experts mondiaux, en Californie et en Europe, c’est la présence étonnante de la fiction au sein même de la recherche scientifique.

C’est pourquoi nous avons voulu réfléchir cette fois sur l’utilisation des sciences par les romanciers d’aujourd’hui, en compagnie de Franck Thilliez, de Bernard Werber et d’Etienne Klein.

Parce ces fictions parlent de notre monde, elles doivent nous permettre de réfléchir à ce que nous sommes en train de vivre, et à l’avenir que nous avons à choisir.

Ma conviction, c’est que la philosophie n’est pas un domaine à part, mais un outil pour y voir clair, et agir. C’est pourquoi, pour ma part, j’ai passé ma vie avec, si j’ose dire, un pied dans l’université (CNRS, Science Po) et l’autre pied dans les journaux (Le Monde, Les Echos, Le Point).

 


Vous écrivez dans Le Monde sur les ouvrages de philosophie depuis plus de trente-cinq ans. Quelles sont les contraintes spécifiques à cet exercice particulier ?

 

L’essentiel est d’être accessible, sans trahir la pensée de l’auteur. Et de donner, en quelques paragraphes seulement, un aperçu d’analyses qui ont parfois des centaines de pages.

En fait, c’est comme un croquis. Ma mère était peintre, et j’étais toujours soufflé de voir qu’en quelques traits de crayon elle rendait exactement un paysage, un visage. Ce genre de chronique, c’est du même ordre, finalement.

Monique Atlan, de son côté, avec son émission littéraire quotidienne « Dans quel éta-gère ? » sur France 2, fait la même chose : en deux minutes et trois questions à un auteur, elle donne l’esquisse d’un livre.

Dans des médias et des registres différents, nous faisons la même chose.

 

Vous avez publié un livre d’entretiens avec Michel Foucault. Quel souvenir gardez-vous de ce grand philosophe ?

 

Celui d’une intelligence hors norme, et d’une liberté de pensée sans pareille. Ce que Michel Foucault m’a appris de plus important, c’est que tout, dans les sociétés à écriture, a été dit, exprimé, formulé de manière explicite et demeure accessible. Ainsi, avant d’interpréter, de construire des hypothèses et des théories, il faut d’abord s’immerger dans les archives, aller lire tous les textes oubliés… Je me suis souvenu de cette règle dans mes travaux de recherche, qui portent sur la découverte des découvertes de l’Inde par les Européens, sur les interprétations du bouddhisme, et aussi sur la représentation des barbares.

 

Vous avez publié en 2016 un livre intitulé Comment marchent les philosophes. Quel lien établissez-vous entre la pensée et la marche ?

 

La marche humaine – debout, sur deux jambes – est une étrangeté oubliée. Elle nous paraît simple et naturelle. En fait, elle est curieuse, car elle consiste en une chute provoquée et retenue indéfiniment répétée. Marcher, pour un être humain, c’est se déstabiliser, s’empêcher de tomber, et recommencer.

La structure de la « marche » des pensées est la même : la philosophie consiste à se déstabiliser, à ébranler les certitudes, à essayer des solutions de rattrapage et à les mettre de nouveau en cause.

Vous êtes l’un des philosophes contemporains les plus ouverts sur les philosophies d’autres continents, en particulier de l’Orient. Que vous apportent de plus ces philosophies « excentrées »?

 

Elles apportent d’autres regards, d’autres problématiques, d’autres attitudes intellectuelles et existentielles. Or nous vivons dans un monde qui ne peut plus être clos. Il faut donc prendre en compte les corpus philosophiques rédigés en hébreu, en arabe, en persan, en sanskrit, en chinois, en tibétain etc. et les confronter à ceux des Grecs, des Romains et des penseurs européens.

 

Ma conviction, c’est finalement qu’il convient d’ouvrir la philosophie. A d’autres langues et à d’autres cultures, mais aussi à d’autres publics, à d’autres formes d’écriture, c’est pourquoi j’écris aussi des fictions, des textes à mi-chemin de la philosophie et de la poésie.

 

Votre livre le plus récent, paru en avril 2018, s’intitule « Et si Platon revenait… ». Curieuse idée…

Oui et non. Oui, parce qu’il peut sembler étrange d’extraire de l’Antiquité le grand Platon, père fondateur de toute la pensée occidentale, pour l’emmener en 2018 sur les scènes d’attentats, à Pôle Emploi, au MacDo et même à la Gay Pride. Mais c’est toujours la même intention : celle de comprendre notre époque avec les outils de la pensée. Si on n’organise pas ce type de rencontre, alors on vit d’un côté le XXIe siècle, avec ses espoirs et ses menaces, et de l’autre côté on fait visiter respectueusement des ruines antiques. Ce qui m’intéresse, au contraire, c’est de les confronter. Parce que le plus important, c’est de comprendre le monde où nous sommes. Et la philosophie peut nous y aider.

 

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