Survivre et se reconstruire : un grand livre meurtri et sincère.

« Tout le monde regarde ce que je regarde, mais personne ne voit ce que je vois », disait Lamennais, auteur catholique du XIXème siècle, peut-être devant le spectacle de la mer, si cher au cœur et (surtout) à la plume de Chateaubriand, et de tous les tard- venus dans le siècle ayant peine et plaisir à s’inscrire dans son sillage empli d’embruns, de poses et de fulgurances. Tel est le mantra paradoxal de la critique littéraire : aimer peu ou prou les mêmes livres que nos confrères de la rubrique ou du journal d’â côté, mais pour des raisons qui nous seraient propres.


Jamais sans doute ce « narcissisme des petites différences » ne m’aura autant frappé qu’à la lecture du «Lambeau », le livre-témoignage meurtri et dénudé de Philipe Lançon, journaliste à «Libération » et à «Charlie Hebdo », qui aura vécu l’attentat « fanatique, inculte, stupide et sanguinaire » du 7 janvier 2015, et, surtout, y aura survécu. J’étais en effet réticent à lire ce livre, précisément parce que la critique faisait preuve à son endroit d’un unanimisme suspect. Or, comme dans ce domaine – ainsi que dans quelques autres – j’estime les avis d’autrui, mais je préfère me rendre compte par moi-
même, j’ai fini par le lire – et par l’aimer. Pour les mêmes raisons que tout le monde ? Peut–être pas.

Déplier cette subtile nuance est justement l’objet et le dessein de cet article. La charpente du livre tient en quelques mots ; Lançon a été grièvement blessé lors de l’attentat, il y a perdu sa mâchoire, et pas mal d’illusions ; il s’agit donc du récit, succinct, de ce crime, et, de celui, beaucoup plus étoffé, de la double reconstruction insécablement physique et morale qu’il a entamé ensuite.

Vous aurez compris la réticence : je craignais que ce livre, comme le «BlacKKKlansman » de Spike Lee, Grand Prix du Jury au Festival de Cannes, ne soit surcoté pour de mauvaises raisons, pour des motifs extra-esthétiques ; dans le cas de
Spike ; faire la risette à Hollywood, et faire chier Trump. Dans le cas de Lançon, c’eût été encore plus direct (et nettement plus compréhensible) : crier au chef-d’œuvre, tout simplement parce qu’il relate une épreuve épouvantable et une tragédie immense.
Or, ce texte se signale par son extrême qualité d’écriture : ainsi ce portrait de Laurent Joffrin, qui est à la fois son employeur et son ami, emblématise-t-il ce soin délicat mis à ciseler ses phrases : « Il croyait au progressisme, à l’arrangement, à la conciliation, à une forme de négligence civilisée et, s’il n’était pas forcément très éduqué, il respirait la
civilité. Sa barbe était à l’avant-garde de ses idées et des sentiments : elle les annonçait,
les atténuait et les ornementait ». « Fort bien, direz-vous, mais alors, qu’est-ce qui me distingue de mes chers collègues
dans l’appréciation de ce livre ? » Et bien, eux auront clamé d’une seule voix : un écrivain est né. Je ne dirais pas cela, car à mon estime, un écrivain authentique, ce n’est pas seulement une langue, mais c’est aussi un univers propre. Lançon appartient à une catégorie que je connais bien ; c’est un littéraire. Il sait écrire, mais n’a pas de message particulier à délivrer au monde. Comme moi, quoi. Il lui fallait donc un récit, car ce n’est pas un romancier, même si comme tout le monde il a publié des romans, et une occasion, pour « bondir hors du rang des meurtriers », comme le disait Kafka. Aussi
bien, rarissimes sont les livres dont on peut dire qu’ils furent nécessaires à ceux qui les écrivirent. «Le lambeau » est du nombre.
Philippe LANCON, «Le lambeau », Gallimard, 2018.

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