Une chronique pop culturelle délivrée par l’équipe du magazine S!CK, pharmacien du culte au service de Bah Alors.

On ne cessera jamais de vous le marteler : il faut toujours connaître les gestes qui sauvent. Les réflexes de premiers secours qui peuvent vous tirer de bien des mauvais pas. Vous connaissez les classiques : ne faites pas de bruit, évitez de sortir la nuit. Et si un proche se fait mordre, n’attendez pas qu’il soit trop tard avant de lui enfoncer une machette dans le crâne. N’essayez pas non plus d’appeler les autorités. C’est l’apocalypse dehors, chacun pour sa gueule. Personne n’a pu échapper au virus. Leurs râles fétides et caverneux ont déjà envahi votre quotidien : les zombies sont absolument partout, déambulant maladroitement sur tous vos écrans. Les dents qui claquent, les bras ballants, les tripes à l’air :
les rejetons de George Romero bouffent depuis 40 ans la pop-culture comme une vulgaire charogne. On pourrait couler des décilitres d’encre en essayant de disserter les raisons de cette fascination qu’ils provoquent sur le public. Mais on se contentera simplement de souligner l’exception culturelle dont ils sont les fers de lance. Depuis plusieurs décennies, les morts-vivants trônent à l’épicentre de notre rapport décomplexé vis-à-vis de la violence.

Personne ne trouve quoi que ce soit à rechigner lorsqu’une armada de joueurs assouvit ses pulsions génocidaires sur des jeux vidéo de la trempe de Left 4 Dead, Dying Light, ou bien entre deux games de Call of Duty (on aurait aussi pu citer le très récent State of Decay 2, mais vous feriez mieux de l’éviter comme la peste). Le zombie est devenu le monstre pop par excellence, le défouloir cathartique pleinement revendiqué, socialement toléré. La raison est simple : il n’y a (à première vue) pas de compassion possible face à cette créature amorphe. Pas d’états d’âme qui viennent vous réfréner lorsque vous êtes sur le point d’enfoncer un visage décomposé avec un pied-de-biche rouillé. L’acharnement n’est pas seulement autorisé, il est même fortement conseillé. C’est aussi une manière un brin lugubre d’affronter notre propre mortalité. L’idée que le corps humain ne soit finalement qu'un tas de chair, de sang et d’os. Notre enveloppe charnelle est subitement dé-sanctifiée, dé-mystifiée. C’est d’ailleurs probablement de là que provient notre intense satisfaction (mêlée à un soupçon de révulsion) lorsque l’on assiste à un pur carnage de Woody Harrelson sans Zombieland. Comme si chaque coup de batte dans un dentier en putréfaction nous renvoyait directement à notre
propre fantasme de coller une énorme mandale à l’humanité en général. Celle qui court à sa propre perte, noyée sous le poids écrasant de son propre égoïsme, de sa connerie abyssale et de sa cupidité maladive. Après un journal de 20h, on devrait tous avoir envie de frénétiquement casser du zombie.
Il ne faut pas chercher plus loin : les clés de l’explosion du genre ces dernières années sont là. De Shaun of the Dead à Z Nation, les parodies du genre s’empilent les unes sur les autres. On aurait aussi pu citer le très sale (et dérangé) Braindead de Peter Jackson, qui introduisait déjà en 1992 l’idée traumatique de l’aliénation d’un proche. Car il faut l’admettre, bien qu’il reste l’un des principaux rouages de l’univers des séries B, le genre des films de zombie
reste avant tout un vrai vecteur de drame. Au-delà de la blague et du carnage gratuit, le contexte d’une apocalypse de revenants offre un écrin parfait pour raconter la chute de l’humanité. Pour plonger allègrement dans les extrêmes, comme l’a fait le génial film indépendant The Battery en 2012, avec un final claustro dont on ne se remet toujours pas. Preuve que la progéniture de George Romero s’est souvent extirpée de sa figure réductrice de monstre décérébré bouffeur de cadavres.

La série In The Flesh s’était même risquée à un somptueux parallèle avec notre réalité, en racontant la xénophobie et l’exclusion par le prisme d’une idée proprement géniale : et s’il était possible de soigner le virus ?
Subitement, les zombies sont réintroduits dans la société. Ils sont guéris de cet état second, mais c’est désormais le reste de la population « humaine » qui rejette ces convalescents comme de mauvais implants. Comme si il n’y avait pas d’absolution possible pour un mort-vivant redevenu simple vivant. Le film Warm Bodies va encore plus loin en brouillant les frontières. Lorsque le personnage de Nicholas Hoult bouffe un cerveau, il ne fait pas que rassasier un interminable appétit. Il dévore aussi la conscience et l’intelligence de sa victime. Contre toute attente, il finira par tomber
vaguement amoureux de la petite amie de sa récente victime. En plus d’être incroyablement malsain, tordu et opportuniste, le postulat de Warm Bodies renferme une vraie volonté d’emmener le mythe autre part. Et c’est justement ce dont il est question aujourd’hui. De se réapproprier le monstre connu de tous, quitte à en bouleverser tous les fondements.


SANTA CLARITA DIET, SAISON 2
La mort dans l’âme.
Soit l’exacte définition de la démarche entreprise par les créateurs de la série Santa Clarita Diet, qui désamorce tout ce que l’on pensait savoir sur les créatures d’outre-tombe. Le virus ? Sheila le chope comme vous pourriez attraper un rhume. Enfin presque. C’est une sale histoire d’empoisonnement alimentaire. Le mauvais fruit de mer ingurgité au mauvais endroit, au mauvais moment. Du jour au lendemain, la mère de famille active et idéale se retrouve investie d’une drôle de pulsion : celle de bouffer de la viande crue. Très crue. Le genre qui bouge encore, et qui pourrait sonner à
votre porte. Sheila est un zombie, mais la nuance est de taille : et encore consciente. Mieux, elle est devenue hyperactive, soit l’antithèse parfaite du mort-vivant amorphe de base. Elle est finalement devenue la meilleure version d’elle-même, au détail près qu’il lui arrive maintenant de cracher des hectolitres de bile jaunâtre et de vomir compulsivement. C’est gore, visuellement atroce, mais ça file le sourire pour une raison toute simple. Ou plutôt deux
raisons. Deux acteurs, investis jusqu’aux os. D’abord Drew Barrymore, qui fait un retour remarqué sur les écrans. Puis Timothy Olyphant, qui dégaine de nouveau le flegme du mec qui dégoulinait déjà de charisme dans les séries Deadwood et Justified. Ensemble, ils forment un couple à l’alchimie parfaite, qui partage un secret de la trempe de celui de Dexter Morgan. Un poids d’autant plus difficile à assumer que l’apocalypse de zombies est loin d’être actée. Les
spécimens lâchés dans la nature se comptent sur les doigts d’une main, faisant office de loups dans une immense bergerie. Soit l’exact opposé de cette image persistante des zombies qui se déplacent en hordes, preuve qu’il y a encore quelque chose de frais à faire avec le genre.


CARGO
L’infernal compte à rebours.
Le film Cargo entreprend une réflexion similaire dans sa manièred’apposer une idée novatrice à une réflexion qui hante les films de zombies depuis les balbutiements du genre post-apocalyptique : quel monde va-t-on laisser à notre progéniture ?

Est-il encore nécessaire, voire raisonnable, d’engendrer un enfant sur une planète à l’agonie, proche de rendre son dernier souffle ? La question est toujours en filigrane : à quoi bon ? Quel être humain sain d’esprit serait capable d’infliger ça à un gosse ? Dans les premières minutes de Cargo, la vie (ou plutôt la survie) du personnage de l’excellent Martin Freeman bascule brutalement. Il vient de se faire mordre, et contrairement au monstre de base, il n’est pas sur le point de se transformer en mangeur de cerveaux. Il lui reste très exactement 48h à vivre. Le compte à rebours est lancé : deux jours et pas une seconde de plus, pour mettre sa petite fille à l’abri et rendre son dernier souffle. Entre deux plans
assassins et des images d’une rare brutalité, le long-métrage fustige une problématique que l’on pourrait considérer comme la parfaite opposition d’un autre film sorti en 2015 : Maggie, ou l’histoire tragique d’un Arnold Schwarzenegger qui essayait de sauver sa petite fille infectée. Dans les deux cas, il s’agit avant tout de l’histoire d’un père, confronté à la violence d’un monde sans pitié. C’est ce qui fait de Cargo une profonde réussite : le long-métrage a su s’extirper des clichés éculés du film de zombies afin de proposer un drame brut et viscéral, à la fois humain et profondément dur.


THE WALKING DEAD, SAISON 8
Le patient zéro
L’humanité, c’est justement ce dont il est question dans la huitième saison de Walking Dead, qui marquera quoiqu’il arrive un point de rupture dans la psychologie de son personnage principal, Rick Grimes. Alors que le vertueux shérif des premières saisons apparaît définitivement corrompu, la série se joue sans cesse des similitudes entre le héros et son principal antagoniste, Negan, qui entend pacifier le monde par la tyrannie. La présence des zombies n’est presque que secondaire. Ils sont tout juste une menace qui plane sans cesse sur ce monde dévasté. La créature en elle-même
n’est pas fondamentalement différente de celle de Romero, c’est surtout le reflet qu’elle propose sur l’humanité tout entière qui reste frappant. Comme un miroir déformé, qui renvoie l’image d’un humanoïde déchiqueté à l’encéphalogramme plat. Un ersatz de l’être sans passion, errant sans but à la recherche de quelque chose à ingurgiter, attendant désespérément le jour où il finira par s’écrouler dans l’indifférence générale. Des êtres futiles comme il
en existe tant d’autres. Quoi que l’on puisse en penser, il y a toujours une vraie brutalité, une terreur phobique chez les morts-vivants que Walking Dead souligne encore et toujours à la perfection, qu’importe les nombreuses errances scénaristiques de la série adaptée du comics de Robert Kirkman. Une grande fresque qui reste fascinante dans sa peinture d’une Amérique qui fait office de cimetière à ciel ouvert, et qui pourrait servir de tutoriel géant le
jour où l’apocalypse de zombies finira vraiment par frapper. Vous savez pertinemment que ce n’est qu’une question de temps. Alors en attendant le moment fatidique, gardez votre exemplaire de Bah Alors près de vous. Mettez-le dans un placard, à côté des rations de survie et de la batte de baseball. On n’est jamais assez bien préparé.

A propos de l'auteur

Articles similaires

Laisser un commentaire