Le roi est mort, vive le roi ; en matière de sport de très haut niveau, cette phrase se décline de la manière suivante : la Coupe du Monde de foot 2018 est finie, vive la Coupe du Monde de rugby 2019. Celle-ci se déroulera au Japon à l’automne, mais à la différence de son confrère rond, le ballon ovale rebondit toujours dans le même sens ; les All Blacks, les légendaires rugbymen néozélandais, qui selon le mot fameux «  portent sur leurs maillots le deuil à venir de leurs adversaires », seront archi-favoris, dans des proportions rarement vues auparavant pour une compétition de cette importance. Mais, direz-vous sans doute, sagaces lecteurs de ce magazine à nul autre pareil, le suspense ne serait-il pas constitutif du sport de compétition ?          

Oui et non, répondrais-je, fidèle en cela à mes origines normandes. Car, en cela comme en toutes choses, le style est un argument décisif, et même dirimant. Si la domination de Michael Schumacher au début de années 2000 aura éteint pour quelque temps l’intérêt pour la Formule Un, comme trois décennies auparavant celle d’Eddy Merckx sur le cyclisme mondial, en revanche nul ne s’est jamais élevé contre l’hégémonie, pourtant largement aussi écrasante, de Rodgeure Federer en tennis ; aérien, délié, fair-play, élégant, bref admirable sous toutes les coutures, le suisse n’a cessé d’être adulé, qu’il soit triomphant, déclinant ou ressuscité. Si le style c’est l’homme, alors Rodgeure est le prince du cool.

Nolens volens, et toutes choses égales par ailleurs, il n’en va pas autrement pour les All Blacks 2019 en rugby. Les plus impertinents parmi les « connoisseurs » (en anglais dans le texte) relèveront cependant que les Blacks ne sont pas invincibles. De même que Marx décrétait que « la preuve du pudding c’est qu’on le mange », la preuve de ce côté faillible, c’est la défaite, par 16 à 9, subie à Lansdowne Road contre une magnifiquissime équipe d’Irlande, le 17 novembre, au cours de cette tournée d’automne. La verte Erin a bien mérité d’être la merveilleuse dauphine du pays du long nuage blanc (décidément, on en apprend des choses en lisant Saunier…)

Cependant, au risque de faire valoir mon insondable esprit de contradiction – le moindre de mes défauts -, j’oserais dire que cette défaite n’invalide point le reste du raisonnement. D’une part, le match a eu lieu à Dublin ; de plus l’Irlande bénéficiait de son axe fort et de ses leaders – Rory Best, Jonathan Sexton et Rob Kearney – en parfait état de marche et de forme ; enfin, les nations du Sud sont traditionnellement mâchées lors de ces tournées d’automne (comme réciproquement celles du nord lors de celles de juin). Mais l’argument dirimant est tout autre : j’en reviens au style. L’Irlande est une superbe équipe, mais toute cuirassée de discipline et de patience : elle déplie son jeu, dans le meilleur des cas, et dans le pire récite sa partition. Bref, elle est très bien organisée, mais s’écarte très peu de son schéma de jeu. C’est admirable, mais ce n’est pas bouleversant. Le jeu des Blacks, tout aussi précis, est, lui, par surcroît traversé par des fulgurances incomparables – a fortiori depuis qu’ils ont ajouté à leur inoxydable colonne vertébrale un arrière inspiré, le tout jeune (23 ans) Damian Mac Kenzie. Souhaiter la victoire des blacks à Yokohama l’année prochaine, c’est donc – aussi – défendre une certaine idée du rugby.  

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