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Une amie enseignante me disait naguère : « Nul n’est jamais acteur – ou actrice – de théâtre avant d’y avoir successivement joué Claudel et Genet. »  Dans la vie, c’est au mieux une stratégie de séduction latérale, et au minimum une méthode  de survie en milieu hostile, que de ne jamais contredire les jolies filles lorsqu’elles expriment des opinions tranchées. Ceci dit, comme tout décret abrupt, celui-ci est éminemment contestable.

Ce qui ne se discute point, c’est que le catholique ventripotent et le bagnard  émacié sont les deux piliers majuscules du théâtre contemporain de langue française, plutôt que – et peut-être injustement, au reste – Sartre, Audiberti ou Vinaver.  C’est la raison pour laquelle, après une séance consacrée à Claudel en novembre, je consacrerai le 11 décembre le quatrième épisode du cycle de conférences intitulé « Ecrire le théâtre » à Jean Genet : au patriarche cul-béni succède le paria cul tout court, ce qui n’est pas sans aller dans le sens de l’histoire. L’oncle infréquentable après le Père de l’Eglise – I like that. Que l’on ne vienne pas me dire que je ne suis pas open minded.

Le théâtre est le genre littéraire par lequel Genet est entré dans la Pléiade, en 2002. Rien de plus légitime et de plus logique que cette consécration. La langue somptueuse de cette « Mlle de Scudéry de l’homosexualité », ainsi que le dénommait, sans excès de charité, Roger Nimier, s’y exprime à merveille, dans un univers d’apparences et d’apparat. Mais le plus stupéfiant dans le cas de Genet est que, à l’inverse des trajectoires traditionnelles des écrivains dits engagés, son écriture, ou, pour être plus exact, sa surécriture dramatique, aura précédé d’une décennie très exactement chacune de ses spectaculaires autant que scandaleuses prises de positions idéologiques ; en effet, il a écrit « Les nègres » en 1958, dix ans avant que de se rendre aux Etats-Unis afin d’y découvrir et d’y soutenir les Blacks Panthers, et « Les paravents » en 1961, dix ans avant que de se faire prince et prophète de la cause palestinienne. Ce pouvoir de sourcier par anticipation n’est pas la moindre séduction de cet art dramatique diapré, rhétorique et sonore. Le dernier Genet, en l’occurrence, c’est celui-ci, délaissant le théâtre en particulier, et la littérature en général, au profit du militantisme le plus radical et le plus subversif. Mais « Le dernier Genet », c’est aussi le titre d’un essai – très – littéraire d’Hadrien Laroche, qui s’attache à relire « Un captif amoureux », ultime livre de Genet paru en 1986, suite à vingt ans de silence et quelques semaines à peine après sa mort, et à en sonder les contradictions, les fanfaronnades, les dissimulations et les ambiguïtés. Dernier Genet ou « Dernier Genet » ? Ce beau livre inspiré et documenté est aussi alimenté par une réflexion aiguë et profonde sur les pouvoirs de la littérature. Cette langue ample et noble s’avère d’une étonnante vivacité. Après tout, ne dit-on pas couramment, dans la sphère sacrée que Claudel traverse dans le registre de la vénération et Genet dans celui du blasphème, que « les derniers seront les premiers » ?  


Jean Genet, « Un captif amoureux » (1986), Gallimard.
Hadrien Laroche, « Le dernier Genet », (1997), Seuil.
Conférence : « Jean Genet, un théâtre d’apparences et d’apparat », le mardi 11 décembre à 18h 30 au Théâtre de Poche à Fréjus. Entrée gratuite.

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