Evidemment, les gardiens du temple ont pris les armes et rassemblé un peloton d’exécution ; mais c’était avant d’avoir vu une seule image du « Redoutable », le projet iconoclaste et séditieux de Michel Hazanavicius. Le réalisateur de « OSS 117 » et de « The artist », maître en farces et attrapes et orfèvre en cinéphilie ironisée, a en effet tourné un biopic de Jean-Luc Godard, le dieu vivant et l’icône absolue de la critique instituée et institutionnalisée ; les godardiens, d’une intolérance rare pour tout ce qui touche à leur idole (comme tous ceux dont le suffixe se greffe sur un nom commun), l’auront fusillé pour l’exemple.

Peu importe au reste ces fanatiques. Pour qui n’appartient pas à la secte, « Le redoutable », cool, drôle et référencé, est un bel objet – non identifié – de cinéma. Tout commence, et s’appuie sur, la performance stupéfiante de Louis Garrel en cinéaste concerné et zozotant, sardonique et imbuvable. Aussi politisé que Geneviève de Fontenay à l’époque des « Cahiers », d’« A bout de souffle », ou même de « Pierrot le fou » (1965), Godard attrape vers 1967 – soit au début du film – une rougeole carabinée. L’excès de zèle, signe distinctif des convertis de la onzième heure, ne l’épargne point. Mieux vau(drai)t jamais que tard, dans certains cas.

Ce gauchisme tardif et détraqué est aussi, et peut-être surtout, le vecteur d’un sectarisme obtus, fermé à tout dialogue et pratiquant volontiers l’invective. Tous ces faits sont avérés, ils font dorénavant partie de l’histoire (du cinéma), même si les thuriféraires souhaiteraient sans doute les oblitérer.

« Le redoutable », s’il retranscrit avec brio une époque, et avec tendresse l’amour du cinéma qui en animait les protagonistes, aurait le défaut de ne pas faire l’impasse sur de menues vilenies commises par le grand homme, narcissique et impitoyable ? Ainsi qu’on l’a déjà compris, à mes yeux, il s’agit bel et bien d’une qualité supplémentaire. L’irrévérence, vieil attribut godardien, peut – et doit – aussi être retournée contre le cinéaste révéré.

Thierry Saunier

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