Bah Alors ?

Albert Camus “L’Etat de siège”

17 avril 2020

En 1948, Albert Camus est une vedette à part entière des Lettres Françaises. L’année précédente, “La Peste”, roman allégorique et boursouflé, survendu ces jours-ci par de prétendus experts qui n’y connaissent rien pour des raisons faciles à comprendre, a été un énorme succès de librairie. Cependant, une ombre portée voile cette jeune gloire, que François Mauriac, toujours lucide en sa cruauté, a synthétisé en une formule vacharde dont il a le secret : ainsi désigne-t-il Camus comme “notre penseur n°2”. Comme quoi viser bas est parfois - hélas - viser juste.

 

En effet, Camus est alors tenu, injustement, par une partie importante de la grande presse et du grand public pour une sorte de disciple de Sartre - à l’époque, incontestablement, l’écrivain le plus connu dans le monde. Trois quarts de siècle plus tard, il ne reste rien de cette affiliation erronée, et beaucoup sépare Sartre de Camus, si l’essentiel les rapproche : une authentique exigence intellectuelle et littéraire. Sépare plutôt qu’oppose, car seuls les manichéens passéistes à la Onfray s’entêtent encore à démoniser l’un pour canoniser l’autre : les authentiques littéraires savent bien qu’il y a plus d’une demeure dans la Maison du Père, et qu’il s’agit de deux écrivains de grande valeur, certes très différents, mais que seule une bouillie pour chats idéologique peut ne pas placer du même côté de nos bibliothèques.

 

En 1948, Camus est déjà un polygraphe accompli, à la fois romancier, essayiste, journaliste et dramaturge. Cette partie de son oeuvre est alors la plus controversée. Et ce n’est pas sa troisième pièce - succédant au “Malentendu” (1944) et à “Caligula” (1945) -, “l’État de siège”, montée cette année-là, qui va arranger les choses : ce sera un four monumental. À la relecture, cependant - même s’il est défendable d’estimer que le plus fondamental d’une pièce de théâtre se déplie sur scène -, il semble difficile de contester les éminentes qualités de ce texte à la fois lyrique et épique, qui bénéficiait en outre à la création d’un casting époustouflant : Jean-Louis Barrault, Maria Casarès, Pierre Brasseur, Madeleine Renaud.

 

Même si “L’État de siège” narre aussi une histoire de peste, ce texte n’en est en rien - et c’est heureux - une adaptation du roman de Camus paru l’année précédente. L’histoire se déroule à Cadix, en Espagne, sans doute au XVIe siècle. Le choix de ce pays est tout à fait délibéré, dans la mesure où Camus est un opposant résolu et déterminé à la dictature de Franco. La Peste arrive dans la ville, y prend le pouvoir, avec le consentement apeuré du gouverneur, et y impose une terreur horriblement bureaucratisée. Diego et Victoria, un couple d’amoureux, représente et incarne la liberté et l’espérance.

 

Bien évidemment, cette pièce a des résonances étranges et pénétrantes en notre époque troublée. Ce qui passionne Camus, ce qui nous touche, ce sont les incidences psychologiques qu'induit l’épidémie, et la peur généralisée qu’elle engendre. Nous autres, gros malins, nous eussions cru n'y lire qu'une déambulation fictionnelle. L'histoire  - et il faut parfois ajouter : " hélas !"- a plus d'imagination que les hommes.

 

Thierry Saunier

Partager