Bah Alors ?

La discothèque privée de Thierry Saunier : Keith Jarrett,

17 avril 2020

Tout a commencé, et qui s’en étonnera ? dans une salle de cinéma. J’étais à Paris en ces jours anciens, capitale de la douleur pour équations sentimentales à plusieurs inconnues ; comme disait Mick Jagger ces jours-ci, en français dans le texte : “c’est vieux, tout ça”. 1994, le celluloïd jusqu’à la fin des temps me tiendra lieu de carbone 14, puisque le film sur l’écran, ti ricordi ? ti ricordi ? était “Journal intime” de Nanni Moretti. Son chef-d’oeuvre, circumnavigation romaine aléatoire, autobiographie paranoïaque et couturée d’autodérision; bref, complètement mon genre, et ça tombait bien puisque dans la vraie vie, le problème avec l’Odette de cette année-là, c’est plutôt que je n’étais pas (ou plus) le sien.

 

Anyway, la scène qui venait de s’achever était celle - à se jeter par terre de rire - dans laquelle Moretti torture un critique de cinéma, aussi con que prétentieux, je me suis pas regardé, en lui lisant à voix haute ses propres articles, terrifiants de cuistrerie autosatisfaisante : “... et seront fumées des centaines de Kool, Marlboro, Merritt.” Certes, ça m’arrivera peut-être un jour, et alors je ferai(s) moins le malin, mais sur le moment je trouvais prodigieuse d’élégance et d’intelligence cette vengeance des artistes envers les pen-pushers qui leur pissent sur les chausses, depuis les frères Lumière au moins, et sans doute depuis Homère, à tout prendre. Un clochard quelconque devait écrire sur sa tablette de cire : “L'Iliade, c’est très surfait.”

 

Mais alors Moretti fait un cut ultra-serré, déclarant simplement : “je ne suis jamais allé à l’endroit où a été assassiné Pasolini”. De toute l’histoire du cinéma, je ne connais aucun virage au cordeau aussi serré entre humour et émotion. Mais c’est qu’aussitôt advient un morceau de piano envoûtant, hypnotique, interstellaire. Pas la moindre idée de qui était le compositeur et l’interprète, pas même l’intuition qu’il s’agissait d’une seule et même personne - pauvre de moi, je ne savais pas grand-chose à l’époque, sinon que les jolies filles sont plus cruelles que farouches, et qu’il n’est rien comme la musique pour nous consoler d’icelles, un viatique pour une vie entière ma foi, qu’aurais-je appris d’autre depuis ?-, je savais juste que je voulais passer le reste de mon âge, plein d’usage et de raison, sans jamais plus quitter cette harmonie surnaturelle.

 

Ce solo légendaire et funambulesque, c’était - bon sang, mais c’est bien sûr - “Köln concert” de Keith Jarrett. Eh oui, la ville de Wolfgang Overath et Pierre Littbarski, Cologne pour les non-germanophones, aura connu un moment de grâce en 1975. Jarrett avait alors 30 ans tout juste, et jamais on n’aura vu ni entendu si éclatant démenti à la théorie inepte selon laquelle la virtuosité extrême est incompatible avec la profondeur, ou l’émotion. KJ ferait passer Glenn Gould pour un empoté, mais là on est bien au-delà du talent : il joue comme en apesanteur, et trouve un autel haut perché, dans les cimes, sur lequel va se poser un fragment de l’âme du monde. C’est une improvisation d’une heure onze minutes, et le souffle divin passe dans ses doigts surnaturellement agiles. Al Stewart, par rapport à Keith Jarrett, ma parole mais c’est Pascal Obispo. 

 

 "Une beauté terrible est née", comme disait Yeats. C’est le problème avec la beauté qui est au-delà des mots : pauvre de moi (bis), je n’ai rien d’autre à ma portée pour la dire, pour la chanter, pour la célébrer. Si mon coeur bat, qui bat encore, qui bat toujours, le long voyage n’est pas encore fini, a un tempo, ce ne saurait être que celui de “Köln concert”.

 


Thierry Saunier

Partager