Bah Alors ?

La sélection musicale - avril 2020

17 avril 2020

Yves Tumor - Heaven To A Tortured Mind

 

Décrire Yves Tumor s’avère être un exercice compliqué. Du talent et des idées, il en a beaucoup. Plus qu’une majorité des artistes de sa génération. Personnage excentrique, extravagant, aux frontières des genres, le très charismatique Yves Tumor nous envoûte très rapidement dans son univers à la fois étrange et sublime. S’agit-il de l’album le plus abouti de son auteur ? Probablement, c’est du moins ce que les critiques tendent à dire. Sur Heaven To A Tortured Mind , Sean Bowie (son vrai nom, comme un signe) s’adonne à un exercice pour le moins inimaginable de sa part: l’accessibilité. Loin des sonorités sombres et expérimentales des précédents opus, ce troisième album se distingue par une tournure nettement plus pop. Bien que l’empreinte reste toujours aussi avant-garde, Yves Tumor chantonne plus qu’il ne bruite. Et le rendu est tout aussi fantastique. Un coup de cœur, pour celui qui incarne la nouvelle pop.

 

Bad Bunny - YHLQMDLG

 

Si on m’avait dit que j’allais apprécier le reggaeton avant le confinement, je ne vous aurais pas cru. Au mieux, je vous aurais insulté. Et pourtant, je ne sais si l’ennui me frappe derrière la nuque ou si finalement c’est une musique digeste, mais le dernier album de Bad Bunny ne laisse pas complètement insensible. Originaire de Puerto Rico, celui à qui on reproche d’avoir des faux ongles (véridique) marche sur l’industrie de la musique depuis un petit bout de temps. Souvent accompagné de son compère J.Balvin, Bad Bunny enchaîne les hits, de quoi se retrouver très souvent dans le top 50. Son dernier album, sorti en mars dernier, laisse à croire que finalement, ça a du bon. Intitulé YHLQMDLG (abréviation de « je sais ce que je veux » en espagnol), Bad Bunny sort l’artillerie lourde. À mi-chemin entre du hip-hop, de la trap et du reggaeton, l’auteur se targue de ne pas faire comme les autres. En effet, même si l’esprit du reggaeton reste présent, de belles trouvailles sont de mises, à l’image du titre Safaera absolument remarquable. Dansant et incontestablement pop, ce dernier Bad Bunny nous rend nostalgique d’un été que nous pas encore connu, ou pire, qu’on ne connaîtra sans doute pas.

 

Varnish La Piscine - MÉTRONOME POLE DANCE TWIST AMAZONE

 

2020 et le rap francophone (puisqu’il faut l’appeler ainsi maintenant) ne sait jamais aussi bien porter. Alors que certains y constatent une redondance, d’autres continuent à croire qu’il se réinvente. Varnish La Piscine en est la preuve formelle. Originaire de Suisse, le producteur ne cesse d’accroître sa notoriété. Loin de se fier aux normes stéréotypées du rap, son nom n’incarne pas la street credibility. Après avoir produit l’excellent projet de Makala, Radio Suicide, Varnish revient cette année avec un court métrage accompagné de sa bande originale. Intitulé « Les Contes Du Cockatoo »,, disponible sur YouTube, cette comédie musicale raconte différentes histoires est un point d’ancrage dans l’univers profond de son auteur. À la fois esthète et vraisemblablement cinéphile, Varnish La Piscine a une imagerie bien singulière. METRONOME POLE DANCE TWIST AMAZONE est donc un subtil mélange de différentes sources d’inspirations. Fan incontesté de Pharrell Williams, le producteur suisse n’hésitera pas à s’armer de différents synthétiseurs et de concevoir une musique assez proche de N.E.R.D. (NDLR le groupe qui a lancé la carrière de Pharrell Williams). Une sonorité très funky, une narration très cinématographique pour un résultat saisissant.

 

Thundercat —It Is What It Is

 

Musicien de talent, bassiste hors pair, Thundercat éblouit la scène RnB/Funk de ses dernières années. Ancien musicien pour Suicidal Tendencies, rien que ça, Stephen Lee Bruner ne cesse d’accroître les collaborations: Kendrick Lamar, Travis Scott, Erykah Badu ou encore Flying Lotus, son ami de longue date. Trois ans après le succulent Drunk, Thundercat revient avec It is what it is. Et quoi de plus descriptif que le titre lui-même: ce dernier album est ce qu’il est. Un régal auditif.

 

Jay Electronica —A Written Testimony

 

Considéré comme un des génies de l’ombre par une majorité de rappeurs et spécialistes, Jay Electronica n’avait jusqu’à présent sorti aucun album. 2007 voit éclore une mixtape sur sa page officielle My Space et voilà que le mythe se constitue autour de l’artiste. Signé sur le label de Jay-Z depuis 2010, Jay Electronica sort son premier album 10 ans plus tard. A Written Testimony ressemble à un album collaboratif entre Jay Electronica et Jay Z. Ce dernier, bien qu’il ne soit pas crédité, participe à la majeure partie de l’album. Tout au long de son album, le rappeur originaire de Louisiane revient sur sa vie nomade et son attache particulière à la secte Nation of Islam, évitant la controverse (l’actualité ne permettant pas de focus là-dessus). Il n’hésitera pas à sampler des discours de Louis Farrakhan, ou du Brian Eno. Autant d’excentricité pour un album plus hip-hop que le hip-hop lui-même.

 

Empress Of - I'm Your Empress Of

 

Lorely Rodriguez, de son vrai nom, est un pur produit du label britannique XL Recordings. Vous faire l’histoire de cette génialissime écurie serait long, mais pour vous faire court : 90% des artistes émergents de la scène alternative sortent de là bas. On peut citer parmi eux: Adèle, Radiohead, les White Stripes, Beck, M.I.A. ou encore The Prodigy. En bref, un roster de qualité et définitivement trop avant-garde. De ce label donc sort le projet de Lorely Rodriguez, Empress Of. En 2015, elle créa une sensation avec un premier album intitulé « Me ». Fortement inspirée par l’énergie de Björk, Me est à Empress Of ce que Vespertine est à Björk: une ballade électro-pop aux productions aussi électriques qu’expérimentales. La critique l’acclame, et se tourne vers son nouveau projet, sorti en 2018. En demi-teinte, le succès n’est pas au rendez-vous, et les folles idées d’Empress Of semblent être restées au fond d’un tiroir. Us sera un disque sympa, mais pas aussi frappant que le premier, un tantinet redondant même. Deux ans plus tard, Empress Of revient à la charge avec un disque définitivement trop pop. Confirmant ainsi son revirement de style, Lorely Rodriguez ne renouera pas avec l’univers bien trop « Björk » de son premier opus. I’m Your Empress Of reste néanmoins une belle production, qu’on oubliera une fois l’année finie.

 

Childish Gambino — 20.15.03

 

Réalisateur, producteur, scénariste, humoriste, chanteur… Donald Glover est un peu un G.O.A.T (NDLR celui qu’on aimerait être jusqu’à ce notre réveil sonne pour aller au boulot) de notre génération. De Childish Gambino, la musique retiendra le sublime morceau très politisé « This Is America » paru il y a deux ans maintenant et revenant, entre autres, sur le racisme et le port d’armes aux États unis. Mais également l’album Awaken, I Love, sorti en 2016, accompagné de tubes comme l’incontournable « Redbone ». Alors que peu de monde l’attendait, le dernier album est une véritable surprise. Le titre, qui n’est qu’autre que la date de sa parution, et la pochette n’évoquent rien, comme un album de démos pas terminées. Il s’agit du premier album ou Childish Gambino se permet d’inviter d’autres artistes: ici, Ariana Grande, 21 Savage ou encore Kadhja Bonet apporte leurs précieuses contributions. 3.15.20 sonne finalement comme un concept album, ou l’auteur explore différents registres. Loin du soulman crooner inspiré des années 70, Childish renoue à ses premières sonorités. Un disque intéressant, et agréable, qu’on écoutait volontiers en jouant au badminton. Oui, oui, mais après le confinement. 


 

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