Bah Alors ?

Par dessus la troisième corde !

17 avril 2020

La grande révolution du catch

 

Confinement oblige, nous voilà confrontés (ou pas) à passer des heures devant nos téléviseurs. Le climat anxiogène nous fait forcément zapper vers autre chose que des chaînes d’informations en continu. À l’occasion du mois de Wrestlemania (NDLR L’équivalent de la Coupe du Monde, mais pour le catch), L’Équipe 21, devenue diffuseuse de catch, a décidé de faire des week-ends entièrement dédiés au sport spectacle. Six heures non-stop de gros muscles et de projections sur des cordes. Pour le plaisir de l’ennui. Cependant, le catch a connu bien de révolutions et le contenu semble toutefois relativement différents qu’il y a 10 ans. Explications.

 

J’avais une dizaine d’années lorsque je plonge pour la première fois dans l’univers du catch. Ma première console, la divine PlayStation 2, était accompagnée d’une série de démos jouables. Parmi elles, le jeu WWF SmackDown ! Just Bring It, un jeu de la célèbre firme américaine dédié au catch, la World Wrestling Entertainment, anciennement la World Wrestling Federation. J’y passais des heures avec mon meilleur ami. Ça nous faisait bien marrer des gros colosses en slip qui sautent de la troisième corde pour venir se cogner contre son adversaire. Viens ensuite la TNT, et la télévision dans la chambre. Nous sommes vendredi soir, et c’est un début de week-end. Quand on est au collège, on ne pense pas aller boire une pinte le soir. Mais on avait accès à Internet et à la télévision pour panser l’ennui (ou les devoirs pour les plus sérieux). Royal me diriez-vous. À ce moment là, NT1, l’ancêtre de TFX diffusait durant le week-end, une émission nommée Catch Attack et commentée par des deux grands passionnés de ce divertissement sportif : Philippe Chéreau et Christophe Agius. Pensant être le seul à bloquer dessus, je me rends compte que tout le collège était branché comme moi, sur NT1, tous les week-ends. Au point même d’avoir délaissé la célèbre famille jaune diffusée au même moment sur W9. Devenu un rendez-vous presque immanquable, on pouvait être sûr de vivre des débriefs des émissions Raw et Smackdown que la onzième chaîne de la TNT offrait à son public. Nous sommes à la fin des années 2000 lorsque la France connaît un phénomène, une génération catchmania, chose qui était probablement impensable. NT1 enregistrait des records d’audiences, et n’a jamais fait mieux après. Une génération obnibulée par les plongeons de Jeff Hardy ou Rey Mysterio, par l’univers macabre de l’Undertaker ou encore aux multiples coups de crasses d’Edge.

 

Satire d’une société, ou reflet miroir ?

 

Parce que oui, le catch est un peu conçu comme un gigantesque théâtre, où résident autant de dramaturgies que dans une pièce de Samuel Beckett, voire plus, parce que chez Samuel Beckett il n’y en a pas beaucoup (cf. En attendant Godot). Alors oui, loin du génie de Racine ou de Molière, ce sport divertissement mêlant ainsi storytelling de série B et performances athlétiques, est souvent moqué. Les coups sont faux, on surjoue beaucoup, et mal très souvent. Pourtant, le catch est une véritable religion aux États-Unis. Très jeunes, les américains sont biberonnés par cet univers. À juste titre, la WWE possède l’un des chiffres d’affaires les plus importants des États-Unis (NDLR Près d’un milliard de dollars). Une institution qui passé par différentes périodes connaît une véritable révolution ces dernières années.

 

Aux premiers abords, lorsque l’on se retrouve devant, ça devient une pâle caricature de la société américaine. Tout est grandiose, tout est explosif. C’est normal, c’est l’Amérique. Les catcheurs, muscles saillants huilés, débarquent sous pyrotechnies, festivals de lumières et au rythme de musiques rock bien grasses. Acclamés ou hués par la foule, les lutteurs se prennent au jeu, peut-être même trop, et ça marche. Ça plait. Les segments s’enchaînent, comme des scènes de théâtre : tantôt le discours du champion qui remercie ses fans, celui qui insulte publiquement le catcheur, ceux qui se lancent des défis, ceux qui s’éclatent la tronche dans les locaux ou dans le parking. On passera les romances et les règlements familiaux. En bref, un show de deux heures constitue assez bien ce qu’on peut retrouver dans un quotidien : des problèmes, un peu trop surjoués. Sauf qu’ici, on conclut par des combats à la pelle, des plus simples au plus hardcore. On se porte, on se projette, on se jette, on plonge, on se donne des coups. De pieds, de poings, de coudes, de genoux, de marteau, de chaises. Bien que les coups soient totalement faux, le spectateur est pris en haleine, on reste admiratif de leurs performances qui, souvent, sont louables avec une certaine conception du dépassement de soi. On a envie de voir le héros l’emportait face à l’escroc. Quoi que, là aussi, chacun va de son idée. C’est ça aussi le rôle du catch.

 

Première grande révolution : la Women Revolution

 

Anciennement, les Divas du catch, étaient l’atout charme de la fédération. Souvent aux physiques avantageux (à quelques exceptions près), les Divas étaient également de grandes performeuses. On se foutait autant sur la tronche que les gars, avec plus ou moins la même intensité. On finit par se rendre compte toutefois, avec le recul, que les femmes de la WWE subissaient une forme d’inégalité. Fallait rester « femmes » malgré tout. Notamment aux débuts des années 2000, époque où les US connaissent un pic de téléréalités et une ère très internet. Tenues ultra-courtes, plastiques de rêve, contrats avec des magazines de charmes, les Divas devenaient progressivement un fantasme pour les fans de catch. Au point que des segments étaient mis en place par la fédération ou nous étions confrontés à des stripteases. Au plaisir de ceux qui se voulaient, se rincer l’œil, évidemment. Ce sera en 2016, et avec entre autres, l’arrivée de Stéphanie McMahon, la vie du président de la fédération, Vince McMahon, que l’image va radicalement changer. Ce qu’on nomme la Women Révolution permettait à la WWE de créer une véritable équité entre les femmes et les hommes. Ainsi, on ne parlera plus de « divas », mais de « superstars », terme employé exclusivement aux hommes. Au point que Divas soit devenu un terme péjoratif. On décide donc de supprimer le titre de « Divas championship » pour un titre pour chaque show : le Raw Women Championship et le Smackdown Women Championship. La fédération offre une meilleure visibilité pour sa division féminine, auparavant réduite à l’esprit « charme et glamour ». Les femmes ont elle aussi le droit de se taper dans une cage en acier, d’avoir leur battle royal, d’avoir une ceinture de championnes par équipe… Véritable renouveau, le nombre de femmes a augmenté, venant ainsi concurrencer celui des hommes. Nous sommes dans la performance plus que dans le physique. La scénarisation et les combats sont nettement plus avantageux, et loin du crêpage de chignon cliché. Certaines oseront même défier les hommes, à l’image de l’Irlandaise Becky Lynch ou Nia Jax. Il était inenvisageable de voir tous ses progrès il y a 10 ans, dans une entreprise très conservatrice et loin d’être représentante de la bien-pensance.

 

Diversité culturelle, les catcheurs sont noirs, fiers et acclamés

 

Deuxième révolution notable, et non des moindres : une diversification culturelle autour des superstars. Attention, l’idée n’est pas de dire qu’à l’époque, la WWE n’était exclusivement composée de superstars blanches. Loin de là même, puis les contre-exemples fusent. Mais il n’est pas méchant de constater néanmoins un certain chauvinisme autour de la fédération. Étant un pur produit américain, cela paraît même totalement logique. Rien n’est plus américain que le catch, et c’est peut-être tant mieux. Sauf qu’on remarquera, par le passé, que le méchant avait souvent la figure de « l’Autre ». Dans les années 80, Iron Sheik, d’origine iranienne, incarnait le méchant vêtu d’un foulard sur la tête, tel un Saoudien. Ironie du sort d’ailleurs qu’un Iranien soit attifé comme un Saoudien, mais soit, la géopolitique au tiroir. Alors qu’Iron lutte sous les clameurs d’un « USA » poussées en chœur par un public en furie, « I am a real American fight for the rights of every man »* retentit dans la salle bondée, et Hulk Hogan débarque. Le catch n’a jamais spécialement caché son esprit républicain et conservateur. Hulk Hogan était le vrai américain (sa musique ne manque pas de le souligner), il était blanc et blond. Ses ennemis étaient souvent l’Autre, qui n’était pas américain. Dans les années 2000, le monde du catch connaît vraisemblablement un début de révolution. Ainsi, The Rock, fils d’un légendaire catcheur noir, qu’on connaît plus sous le nom de Dwayne Johnson, devient une superstar hors normes et symboliserait l’assimilation et la réussite au sein de la fédération. Mais la politique continuera à s’inviter davantage. Les catcheurs noirs incarnent encore trop souvent l’esprit méchant et rebelle pendant un temps, et le catcheur arabe est un danger. L’exemple du très controversé Muhammad Hassan qui, dans un contexte jonglant entre les troupes au Moyen-Orient et le post-traumatisme du 11 septembre, subissait à charge du racisme de la part de la fédération et du public. Je vous invite à voir la vidéo ou Muhammad Hassan, genoux au sol, prie Dieu pour lui venir en aide et visiblement lui envoie des hommes de main, semblable à des djihadistes. Repenser le catch après de telles situations paraissait un peu compliqué. Même si un flux provenant des pays d’Amérique du Sud et d’Océanie permettait de relativiser la chose, la grossièreté était de mise, et une politisation très forte des scénarios posés problèmes. John Cena incarnait la culture hip-hop, en s’appropriant des codes et devenant ainsi une vulgaire copie de Vanilla Ice. Tout cela devait être réfléchi différemment, et progressivement, la WWE se détache de ce chauvinisme et cette conservation culturelle pour quelque chose de plus lisse, incarnée par une nouvelle génération. Ainsi, Mustafa Ali incarne le renouveau, mais également Kofi Kingston, premier champion noir de la WWE en 2016 ou encore Jinder Mahal ainsi que Shinsuke Nakamura. Il va de soi pour les femmes ou l’on est encore une fois, loin de la blonde platine en short en jean. Naomi, Sasha Banks ou encore Asuka : jamais la WWE n’a connu autant de diversité culturelle. Un point de plus pour la fédération qui devient peu à peu un « Disney ».

 

* « Je suis le réel américain, je me bats pour les droits de n’importe qui »

 

La fin des slips et des collants ?

 

Dernière révolution, mais petite cette fois-ci : A-t-on définitivement fini avec le catch en slip et en collant ? Faut croire. Ce qui frappe désormais, c’est que plus le temps avance et plus les générations de catcheurs sont couvertes. Bien que la tradition perdure, soulignons le fait que les tenues se diversifient. Loin de l’image stéréotypée du bodybuilder, nous avons désormais des hommes bien plus gras, la barbe mal ou pas entretenu, suant dans leur débardeur crade. Et c’est ça qu’on aime aussi, c’est de voir des choses différentes. Nous sommes plus proches du Street of Rage, ou l’impression de voir des gens complètement normaux se foutre sur la gueule. Roman Reigns, poussé au rang d’idole et fringuer comme un membre du SWAT, Shinsuke Nakamura et ses pantalons rouges en vinyle, à mi chemin entre Thriller et un danseur de flamenco, Jeff Hardy et son baggy dickies qui n’a jamais réellement lâché, les Usos et leur air Jordan. En bref, le catch n’a jamais été aussi proche de nous. Exit le slip et les collants, le patriotisme trop US et les combats de femmes dans la boue en bikini, la WWE a décidé de révolutionner ce divertissement qui ne cesse de fédérer un nombre important de fans à travers le monde. De manière impensable, celle qui affichait fièrement sa sympathie avec l’actuel président des États-Unis, Donald Trump, a décidé de faire machine arrière et de se détacher de cette image, visiblement pas assez vendeuse.


 

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