Bah Alors ?

Border

02 mai 2020
de Thierry Saunier

Est-ce parce que son réalisateur, Ali Abbasi, est un iranien immigré en Suède à l’âge de 22 ans (il est né en 1981) ? Toujours est-il que « Border », son premier long-métrage, aussi bien maîtrisé qu’il est dérangeant – et rien sur grand écran ne nécessite tant de soin que les films destinés à provoquer le malaise – est une sorte de méditation fictionnelle, et même fantastique, sur la place que nous accordons à l’autre, à quiconque est différent, de quelque manière que ce soit. Sélectionné au Festival de Cannes en 2018 dans la catégorie « Un Certain Regard », qui est l’antichambre de la Compétition, et donc la pépinière des nouveaux cinéastes à suivre provenant du monde entier, il y aura obtenu la récompense suprême. 

 

Tina (Eva Melander, saisissante), le personnage principal, est une femme hideuse jusqu’à la difformité, et qui exerce le métier de douanière ; elle y excelle, car elle bénéficie d’un odorat prodigieux, quasi surnaturel ; elle est capable, et le dit sans ambages  à une enquêtrice stupéfaite, de sentir les émotions : la peur, la honte, la culpabilité. Le paradoxe est que son métier la rattache puissamment à la norme, quand sa laideur la voue à l’exception et à la marge. 

 

Sur ces entrefaites, elle interpelle, dans le cadre de sa profession, Vore, un homme très laid lui aussi, et plus bizarre encore. Pour la première fois, son génie olfactif est mis en échec : il n’avait rien à se reprocher. « Border » appartient au genre de films qu’il serait criminel de spoiler. Sachez seulement que ces deux êtres étranges et étrangers vont se découvrir, et, ce faisant, se révéler l’un à l’autre de bien curieux secrets. Décidément, après la Palme d’Or attribuée l’an dernier à Ruben Ostlund pour « The square », le cinéma suédois explore, innove et dérange – et, pour cela, accumule toutes les récompenses. Tyrrell Wellick serait satisfait de cette suave ironie.            



 « Border », de Ali Abbasi.

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