Bah Alors ?

Les moissonneurs

02 mai 2020
de Thierry Saunier

S’il est un point de vue minoritaire dans le cinéma mondialisé d’art et d’essai, c’est bien celui du dominant d’autrefois, à présent menacé par l’insurrection ou à tout le moins la montée en puissance des ci-devant dominés. Ce drame, car c’en est un, comme tout déclassement, n’attire pas, et cela se conçoit, la sympathie des cinéastes - non plus que la vôtre propre, j’imagine. Si je vous disais de but en blanc, c’est le cas de le dire, que « Les moissonneurs » est un récit fait depuis la forteresse assiégée de l’Afrique du Sud blanche et puritaine, si cruellement hégémonique du temps de l’apartheid, et dorénavant mise en péril, à la fois par l’avènement d’un pouvoir noir et par le bouleversement de l’économie, sans doute passeriez-vous votre chemin. 

 

Ce serait à bon escient si le film n’était que cela. Or, il est bien plus riche et subtil que ne le laisse supposer cette lecture d’une triste univocité idéologique. La force de ce premier long-métrage - soufflant de maîtrise cinématographique – du débutant Etienne Kallos est de croiser cette vision puissamment documentée avec le drame beaucoup plus personnel d’un adolescent, Janno, qui appartient à l’une de ces familles d’agriculteurs afrikaners, cernés de toutes parts. Bien plus que des menaces du monde extérieur, qui tétanisent et crispent ses parents,  Janno souffre du mal-être éternel des adolescents sous toutes les latitudes, à savoir l’aspiration à la liberté, contrariée par les conventions indiscutées des adultes. Et ce microcosme-ci est particulièrement étouffant, notamment du fait de l’omniprésence d’une religiosité puritaine et doloriste.

 

Un garçon de son âge, Pieter, va être recueilli dans sa famille. Mais pour Janno, qui avait déjà tant de mal à se faire une place dans le monde, ce geste de générosité est vécu, à l’inverse, comme une agression délibérée. En Afrique du Sud comme ailleurs, il n’est pas aisé d’avoir dix-sept ans.                 

                            


 

 « Les moissonneurs », de Etienne Kallos.

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